mercredi 25 février 2009

Article: Le personnage d'Antigone (Antigone)


Sophocle n'inventa sans doute pas toutes les pièces de l'histoire d'Antigone, mais il lui donna la forme que nous connaissons dans son Antigone (442 avant J-C).
Dans le prologue, Antigone apprend à Ismène que Créon a interdit, sous peine de mort,qu'on ensevelisse Polynice, et qu'elle a décidé de passer outre. Ismène essaye de le détourner de ce projet, qu'elle juge dangereux et irréalisable.
Le choeur fait son entrée, célébrant la victoire récente remportée sur les Argiens. Créon explique pourquoi il a décidé que Polynice resterait sans sépulture. Mais un garde arrive et lui annonce que quelqu'un a subrepticement recouvert le cadavre de poussière. Créon l'accuse de l'avoir fait pour l'argent, et lui dit de revenir avec le coupable. Le choeur entonne un hymne à l'homme: son ingéniosité n'a pas de limites, mais elle peut être au service du bien comme du mal.
Le garde revient, cette fois avec Antigone. Elle avoue tout de suite et dit à Créon qu'elle place « les lois non écrites » des dieux, qui intiment d'enterrer les morts, au-dessus de ses décrets à lui. Créon objecte que Polynice était un ennemi de Thèbes; elle rétorque qu'Hadès réclame les mêmes rites pour tous et qu'elle est « de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent ».
Créon fait venir Ismène. Celle-ci veut partager le sort de sa soeur, mais Antigone la rabroue (« je n'aime pas les gens qui se montrent des proches en paroles seulement »). Créon les fait emmener toutes deux.

Le choeur évoque la malédiction des Labdacides et ajoute que les dieux punissent toujours les hommes coupables de démesure.
Créon demande à Haemon de ne pas défendre Antigone: s'il tolère le désordre dans sa famille, comment l'empêchera-t-il au dehors? Mais Haemon lui rappelle que sa décision « foule aux pieds les honneurs dus au dieux », et fait valoir que de nombreux Thébains approuvent la jeune fille. Créon réplique que, étant le chef, il n'a d'ordres à recevoir de personne. Haemon quitte la scène, furieux, et Créon condamne Antigone à être emmurée vive.

Le choeur chante les pouvoirs de l' « invincible amour » qui a suscité cette querelle entre le père et le fils. Antigone dit sa douleur d'aller vers la mort sans avoir connu le mariage. Le choeur passe des consolations aux critiques: Tu as voulu aller au bout de ton audace et tu t'en es venue buter contre le haut piédestal où se dresse la justice. Créon apprend à Antigone la peine qui l'attend. Le désespoir la saisit; pour se reprendre, elle justifie une nouvelle fois son acte. Mais elle se sent abandonnée des dieux. Elle s'éloigne, entre les gardes

Le choeur évoque les châtiments de héros de la mythologie. Tirésias fait part à Créon de prodiges inquiétants: les dieux sont mécontents du sort réservé à Polynice. Créon l'accuse d'avoir été payé pour dire cela. Tirésias lui prédir que les dieux le frapperont bientôt personnellement.
Après le départ de Tirésias, le choeur invite Créon à aller délivrer Antigone et à élever un tombeau à Polynice. Créon cède. Le choeur demande à Dionysos de secourir Thèbes. Le messager annonce la mort d'Antigone, qui s'est pendue, et le suicide d'Haemon. Eurydice, la femme de Créon, entend la nouvelle et quitte la scène, silencieusement. Créon revient, portant le corps de son fils et se lamente. Un serviteur sort du palais et lui apprend le suicide d'Eurydice, morte en le maudissant.
Créon appelle la mort. Le choeur conclut que la sagesse est la première condition du bonheur.
La scène centrale de la pièce, celle sur laquelle la plupart des interprétations se fondent, met aux prises Antigone et Créon. Nous allons donc citer un passage de cette scène des lois:

CREON
Et toi, maintenant, réponds-moi sans phrases, d'un mot. Connaissais-tu la défense que j'avais fait proclamer?
ANTIGONE
Oui, je la connaissais: pouvais-je l'ignorer? Elle était des plus claires.
CREON
Ainsi tu as osé passer outre ma loi?
ANTIGONE
Oui, car ce n'est pas Zeus qui l'avait proclamée! Ce n'est pas la justice, assise aux côtés des dieux infernaux; non, ce ne sont pas là les lois qu'ils ont jamais fixées aux hommes, et je ne pensais pas que tes défenses à toi fussent assez puissantes pour permettre à un mortel de passer outre à d 'autres lois, aux lois non écrites, inébranlables, des dieux!

Lectures du mythe d'Antigone:
Les interprétations du mythe d'Antigone sont d'abord des lectures de la pièce de Sophocle, puisque le mythe tend à se confondre avec la tragédie. Or, cette oeuvre offre la particularité de présenter non un conflit entre l'homme et les dieux, comme OEdipe-Roi, mais l'opposition entre deux personnages qui incarnent chacun un choix éthique différent. D'où de multiples lectures possibles:
on considérera comme vainqueur tantôt Créon, tantôt Antigone; on analysera diversement le point de vue des deux protagonistes (ici Antigone défend une loi ancienne, là elle est en avance sur son temps). Et le phénomène s'amplifie de ce que les hellénistes ne sont pas ici les seuls à proposer leurs services: les philosophes font leur concurrence. (on trouvera chez Georges Steiner un panorama critique qui permettra de situer les grandes tendances.
La plus célèbre de ces lectures est celle de Hegel. Le philosophe allemand s'intéressa à plusieurs reprises à la pièce de Sophocle. Les deux textes essentiels sont ceux de la Phénoménologie de l'Esprit (1807) et de l'Esthétique.
Pour Hegel, l'Esprit, dans le monde éthique (qui correspond à l'époque de la Grèce Antique), se scinde en deux: d'un côté, la loi humaine, la loi de la lumière, de la cité, de la communauté, de l'homme; de l'autre, la loi religieuse, la loi de l'ombre, de la famille, de l'individualité, de la femme. Ces deux lois s'opposent mais ne vont pas l'une sans l'autre. Le cité se construit à partir de la famille et, en un sens, contre elle, mais tire toutes ses ressources des individus qui la composent. Ainsi, si Créon et Antigone obéissent à deux lois différentes, les liens qui les unissent témoignent du caractère relatif de chacune de ces deux lois:
Antigone, qui vit sous le pouvoir de Créon, est elle-même fille de roi et fiancée d'Hémon, si bien qu'elle doit obéissance aux ordres du prince. Mais Créon, qui est lui-même père et époux, devrait respecter la sainteté du sang et ne pas ordonner ce qui est contraire à cette piété.
[Esthétique, tome IV, p. 286]

Dans ce contexte, l'interdiction d'ensevelir Polynice aboutit à un heurt sans appel des deux lois, Polynice en tant qu'homme a quitté la sphère de la famille, de la singularité, pour entrer dans celle de la cité, de l'universalité. Il tombe au combat dans son « travail pour l'universel ». C'est alors qu'il revient à sa famille, qui doit l'ensevelir pour le rendre à « l'individualité élémentaire »:
Ce devoir suprême constitue[...]la loi divine complète, ou l'action éthique positive vis-à-vis du singulier.
[Phénoménologie, tome II, p.21]
Or, ce devoir d'enterrer les morts incombe tout particulièrement à une soeur dans la mesure où:
[…] La relation sans mélange a lieu entre le frère et la soeur. Ils sont le même sang , mais parvenu en eux à son repos et à l'équilibre. Ainsi, ils ne se désirent pas l'un l'autre, ils ne se sont pas donnés […], mais ils sont l'un à l'égard de l'autre de libres individualités.
[ibid., p.24]
C'est pourquoi Antigone n'hésitera pas à placer au-dessus de tout ses devoirs vis-à-vis de Polynice. Son action la fait pleinement exister, alors seulement Antigone devient ce qu'elle était. Mais, en même temps, elle nie la loi de Créon, qui lui apparaît comme une réalité arbitraire et tyrannique. D'où sa faute et sa culpabilité:
La loi, manifeste pour elle [=la « conscience de soi éthique »], est jointe dans l'essence à la loi opposée; l'essence est l'unité des deux, mais l'opération a seulement réalisé l'une contre l'autre. Cependant, comme elles sont conjointes dans l'essence, l'accomplissement de l'une suscite l'autre, et la suscite comme une essence offensée, donc désormais hostile et réclamant vengeance, ce à quoi la contraint l'opération.
[ibid., p.36]
En fait, Créon et Antigone devront reconnaître chacun la part d'impiété que comportaient leurs actes: Créon méconnaissait les droits sacrés des morts; Antigone négligeait les dieux de la cité. Cette lecture a le mérite de bien éclairer l'enjeu du conflit qui oppose Antigone et Créon, et de ne pas faire la part trop belle à Antigone. Il est d'ailleurs à noter que les historiens modernes reprennent les termes hégéliens dans leur analyse du mythe. Ainsi, J-P Vernant affirme-t-il:
Des deux attitudes religieuses que l'Antigone met en conflit, aucune ne saurait en elle-même être la bonne sans faire à l'autre sa place, sans reconnaître cela même qui la borne et la conteste.
[Mythe et tragédie en Grèce Ancienne, p.34]

Postérité du mythe d'Antigone:
Antigone ne disparaît pas complètement de la littérature du Moyen-Age, comme en témoignent ses brèves apparitions dans Le Roman de Thèbes, d'un anonyme du XIIè siècle qui prit la Thébaïde de Stace pour modèle. Mais il faudra que l'on revienne à Sophocle pour qu'Antigone retrouve toute son importance. Le texte grec pour la première fois en 1502 à Venise; suivirent une traduction en Italien, trois en Latin, et celle de Baïf, en 1573, en français.

L'Antigone de Garnier:
Robert Garnier prit chez Sophocle la matière des deux derniers actes de son Antigone ou la Piété (1580), mais il adapta Les Phéniciennes de Sénèque pour les deux premiers. A la faveur de cette double imitation, il réunissait les deux séquences de la légende des Labdacides qui concernent Antigone.

Nous voyons en effet OEdipe et Antigone en exil, au premier acte, puis Jocaste, au deuxième, qui supplie Polynice et Etéocle (rôle muet) de renoncer à leur guerre fratricide. Le troisième acte est inventé par Garnier: le messager y fait le récit (très inspiré de Stace) de la mort des deux princes, Jocaste se suicide sur scène et Haemon cherche à consoler Antigone. Puis Garnier suit Sophocle, en supprimant toutefois la première scène avec le garde et l'entrevue entre Créon et Tirésias.
Le sous-titre de la pièce ne laisse pas de doute: Garnier a voulu célébrer en Antigone une jeune fille pieuse et compatissante. Elle est le seul appui de son père (qui s'étonne qu'une enfant aussi vertueuse ait pu naître dans la famille des Labdacides!) et sa mère, au moment de mourir, lui recommande de continuer à veiller sur OEdipe. Elle manifeste aussi ses sentiments envers ses frères, lorsqu'elle songe avec Jocaste, à se jeter dans la bataille pour les séparer. Après la mort de sa mère et de ses frères, elle veut se suicider mais y renonce, « pour ces corps enterrer » et pour « conduire[son] père/Et le réconforter en sa tristesse amère » (v.1354, 1356-57). En se sacrifiant pour Polynice, elle conclut une existence faite d'incessants dévouements. Aimante, elle ne saurait avoir des mots durs pour la timide Ismène et, dans son opposition à Créon, fera preuve de fermeté, jamais d'arrogance.

Et de fait, sa rébellion n'est que soumission à « l'ordonnance de Dieu, qui est nostre grand Roy » (vers 1807). Dieu recommande « sur tout l'humaine piété », alors que les ordres de Créon sont pleins d' « inhumanité ». Il faut donc les rejeter et obéir à ce qu'Antigone appelle, par une assimilation remarquable et toute chrétienne, la « loy de nature et des Dieux » (vers 1876).
D'ailleurs, le seul choeur de la pièce entièrement inventé par Garnier, un hymne à la justice, donne raison à l'héroïne, et la tragédie se conclut sur un avis net et définitif: il faut « toujours avoir cure/De ne priver aucun du droict de sépulture » (vers 2740-41). Nulle opposition ici entre deux lois également fondées. Le rebelle est Créon qui méconnaît que son pouvoir est borné par l'obéissance à Dieu.

Créon refuse que Polynice soit enterré uniquement parce que celui-ci était son ennemi.
Garnier suggère-t-il que Créon n'agit pas en monarque inspiré par Dieu mais en chef militaire? Il songeait peut-être à son époque, celle des guerres de religion, où de telles mesures d'exception n'étaient pas rares? En tout cas, quand Jocaste reproche à Polynice de marcher contre son propre pays, elle fait un tableau des horreurs de la guerre qui situe la scène dans le monde contemporain: églises saccagées, mercenaires étrangers pillant les fermes, etc. La lutte d'Etéocle et Polynice permettait à Garnier de faire allusion aux affrontements entre catholiques et protestants et c'est là une des raisons de son intérêt pour la légende des Labdacides.
Il adoucit toutefois sa tragédie en soulignant l'amour d'Antigone et d'Hémon. Les deux jeunes gens se rencontrent sur scène, ce qui n'était pas le cas chez Sophocle. Ils s'avouent leur amour; Hémon le proclame devant Créon; il meurt en embrassant le cadavre d'Antigone. Mais ce thème entre en contradiction avec le thème majeur de la pièce: la piété filiale d'Antigone. Si bien qu'avant même qu'Antigone ait désobéi aux ordres de Créon, elle ne saurait vivre avec Hémon: « Et je vous aime aussi: mais mon affection/se trouble maintenant par trop d'affliction./Je n'ay dedans l'esprit que morts et funérailles », dit-elle après la mort de sa mère et de ses frères (vers 1414 à 1416).

L'Antigone de Jean Rotrou:
Le thème galant est plus naturellement à sa place dans l'Antigone de Jean Rotrou (1638).
Comme Garnier, Rotrou combine les pièces de Sénèque et de Sophocle, mais il néglige le premier
acte des Phéniciennes (qui montrait OEdipe et Antigone en exil).
Dès le premier acte donc, et à deux reprises encore, Antigone et Hémon se retrouvent.
Antigone a demandé à son fiancé de veiller sur Polynice et Hémon raconte, au début de la pièce, comment il lui a sauvé la vie. L'affection d'Antigone pour son frère porterait presque ombrage à Argie, la veuve de Polynice, qui vient, elle aussi, ensevelir le cadavre: « je paroissois ma soeur, et vous sembliez sa femme » (Acte III, sc.7). Et de fait, à l'acte II sc.2, lorsqu'Antigone suppliait Polynice de renoncer à la guerre, la rhétorique amoureuse n'était pas loin. Néanmoins, cet attachement, peut-être excessif, du frère et de la soeur n'est pas un obstacle à l'amour d'Hémon et d'Antigone. Les dernières paroles d'Antigone seront pour Hémon et le jeune homme termine la pièce en se suicidant, sur scène, sous les yeux de son père, près du corps d'Antigone. Rotrou a retenu la légende des Labdacides, parce qu'elle permettait non seulement de développer une intrigue amoureuse mais aussi de soulever un certain nombre de problèmes politiques. Il n'entend pas réellement discuter du bien fondé de l'attitude d'Antigone, même s'il lui donne moins nettement raison que Garnier. Le contexte idéologique reste d'ailleurs le même:
l'héroïne obéit à une loi à la fois divine et naturelle et place les commandements des dieux audessus de ceux des rois.

Les interrogations sont ailleurs. Il s'agit par exemple de savoir qui d'Etéocle ou de Polynice a le droit pour lui. Car si Etéocle est lié par son serment et devrait, en conséquence, céder la place à Polynice, le peuple, lui, redoute la tyrannie de Polynice et souhaite que son roi conserve son trône.
Plus loin, l'invention fort à propos de deux conseillers de Créon permet un débat contradictoire sur les mérites respectifs de la clémence et de la sévérité dans l'art de gouverner. Le partisan de l'indulgence a d'ailleurs fort à faire, car Créon est ici encore plus autoritariste que chez Sophocle, peut-être parce que son règne naissant lui semble mal assuré. Avec Rotrou, on commence à quitter le plan du droit pour s'interroger sur le métier de roi...

La Thébaïde ou Les Frères ennemis de Racine:
Créon est d'avantage noirci encore dans La Thébaïde ou les Frères ennemis (1664) de Racine. Stace déjà et, dans une moindre mesure, Rotrou avaient suggéré le machiavélisme de Créon: Etéocle accusait son oncle de le pousser au combat pour lui succéder après sa mort. Chez Racine, Créon avoue cyniquement ce projet à son confident. A l'acte II, tandis que Polynice rencontre Jocaste, qui espère l'amener à traiter avec Etéocle, Créon s'arrange sournoisement pour que les hostilités reprennent, en pleine trève. A l'acte V, une fois roi, Créon laisse éclater sa joie, même si la bataille lui a aussi pris deux fils (dont Hémon, fidèle aux ordres d'Antigone, et mortellement blessé en s'interposant entre ses deux cousins). Mais le triomphe de Créon ne sera pas total, car il aime Antigone et sa nièce se suicide pour suivre Hémon dans la mort.
Racine infléchit donc considérablement la légende. Antigone n'est ici ni la rebelle, ni la fille dévouée. Elle se définit essentiellement, on vient de le voir, comme l'amante d'Hémon.
Créon attirait davantage Racine. Sa dissimulation, sa volonté d'arriver au pouvoir fut-ce par la mort de ses proches, préfigurent le Néron de Britannicus. Le motif des frères ennemis avait aussi
séduit Racine et la haine physique décrite par Etéocle a de quoi faire frémir:
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance;
Que dis-je!, nous l'étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux,
Dans les flancs d'une mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
[vers 919 à 924]

La politisation du mythe d'Antigone:
Au XVIIIe siècle, jusqu'à la Révolution française, la popularité d'Antigone subit une éclipse (sauf dans l'art lyrique avec de très nombreux opéras). Mais bientôt la pièce de Sophocle est méditée par les philosophes allemands, nous l'avons vu, traduite à nouveau, étudiée dans les lycées français (où le grec est obligatoire depuis 1830 et ce, jusqu'en 1902) et représentée, notamment à Paris, en 1844: Antigone redevient une figure de référence pour la littérature.
Curieusement, dans ce siècle de révolutions, elle ne s'impose pas tout de suite comme un emblème de juste révolte. L'épopée de Ballanche (Antigone, 1814) en fait une sainte, qui rachète par sa soumission les fautes des Labdacides. C'est une âme angélique et l'auteur a supprimé tout ce qui aurait pu contredire l'enseignement chrétien: ni affrontement avec Créon ni suicide. Cette christianisation du mythe prolonge la lecture de Garnier, mais en un sens plus mystique, et sera l'un des axes d'interprétation de la pièce de Sophocle. En effet, de Péguy à Simone Weil, en passant par les auteurs de manuels de littérature grecque, on verra volontiers en Antigone un martyre, une nouvelle Jeanne d'Arc ou une préfiguration du Christ.
Mais on aura aussi recours à Antigone ou à Créon (réhabilité par Hegel) dans les débats politiques. Dans son compte-rendu de la représentation de 1844, Nerval écrivait: Et voilà l'éternelle lutte du devoir moral contre la loi humaine, de la conscience ou de la passion contre l'obéissance due aux princes et aux parents.
[Cité par S. Fraisse, p.230]

Il indique ainsi nettement une politisation du mythe. Sous l'Ancien Régime, derrière Antigone et Créon, s'opposaient Dieu et César. A présent, il s'agit de peser les droits de l'individu face au pouvoir: est-il légitime, au nom de sa conscience, de s'insurger contre une loi ou une décision du pouvoir? A partir de quand un pouvoir peut-il être dit injuste? Quels sont les fondements du droit, mais aussi de la désobéissance à la loi? Les Dreyfusards, par exemple, s'identifieront avec Antigone: l'Etat et l'armée, qui ont préféré l'injustice au désordre, reproduisent pour eux l'attitude de Créon. Mais Barrès se montre beaucoup plus nuancé:
Je pleure sur Antigone et la laisse périr; […] Que je cède au prestige d'Antigone, il n'y a plus de société […] A sa suite, chacun de nous, pour n'en faire qu'à sa tête, peut invoquer les lois non écrites […]
[cité par S. Fraisse, p.111]

L'Antigone d'Anouilh:
On n'est pas très loin de l'Antigone d'Anouilh, dont la représentation fut autorisée par la censure allemande en 1944.

Au début de la pièce, Antigone rentre, au petit jour: le spectateur devine qu'elle est allée enterrer Polynice. Suit une première scène avec Ismène qui, elle, n'a pas encore compris que sa soeur vient d'enfreindre les ordres de Créon et cherche encore à l'en dissuader. Puis Antigone fait ses adieux à Hémon. Ismène rejoint Antigone, seule, qui lui dit enfin la vérité. Elles sortent. Arrivent le garde et Créon: le garde raconte comment un inconnu a, de nuit, recouvert le cadavre de Polynice d'une fine couche de poussière. Créon lui demande de retourner à son poste, de ne rien dire et de renvoyer la relève. Mais le garde revient bientôt, cette fois avec Antigone. L'oncle et la nièce se heurtent dans une longue scène que nous allons étudier. Créon envoie Antigone à la mort. Hémon plaide sans succès la cause de sa fiancée. On annonce peu de temps après le triple suicide d'Antigone, Hémon et Eurydice. Il est cinq heures: Créon a conseil, il doit y aller, il sort. Le long entretien entre Antigone et Créonest la pivot de la pièce d'Anouilh, alors que la pièce de Sophocle s'articulait autour de deux temps forts: la tragédie d'Antigone, puis celle de Créon. Cette scène n'a plus grand chose à voir avec la « scène des lois » de Sophocle: on y quitte totalement le plan des grands principes que Rotrou commençait déjà à abandonner.
Créon va ruiner peu à peu tout ce qui avait motivé l'action d'Antigone. Polynice? C'était une fripouille, qui avait plusieurs fois attenté à la vie d'Oedipe en s'alliant aux Argiens. Etéocle? Il ne valait pas mieux! Leur duel ressemble à un règlement de compte entre truands. Pourquoi ne pas ensevelir Polynice, alors que Créon le voudrait bien, ne serait-ce que par souci d'hygiène? Parce qu'il faut un exemple, et ramener l'ordre en désignant un bon et un méchant. Le peuple le réclame.
Mais tout cela n'est qu'une mise en scène et jusque dans le détail: les cadavres d'Etéocle et Polynice étaient si déchiquetés et enchevêtrés qu'on ne pouvait les distinguer. Créon a simplement pris le cadavre le plus présentable pour lui donner des funérailles nationales. Antigone cède, se dit prête à regagner sa chambre, conformément aux propositions de Créon: elle ne dit rien, on fait disparaître les trois gardes (seuls témoins) et tout rentre dans l'ordre.
Mais Créon a la maladresse d'en venir à une discussion sur le bonheur; et l'avenir qu'il évoque pour Antigone est fait de joies si étriquées qu'Antigone, prédère mourir plutôt que de renoncer à l'idée absolue qu'elle se fait du bonheur. Elle défie à nouveau Créon: il donne l'ordre qu'on l'arrête.

On le voit, c'est Créon qui gagne, puisqu'il a fait plier Antigone et que la jeune fille se rebelle une seconde fois, non par fidélité à ses prinipes (lesquels?), mais par difficulté à être.
D'ailleurs, alors que le Créon de Sophocle voyait, à la fin de la pièce, tout son univers s'effondrer, celui d'Anouilh retrouve courageusement ses responsabilités. Le Créon d'Anouilh n'est donc pas un tyran, mais un homme d'Etat qui dirige coûte que coûte le pays. Les spectateurs de 1944 auraient pu lire dans la pièce une justification du régime de Vichy; ils voulurent voir en Antigone une défense de la Résistance.

L'Antigone de Brecht:
De même, mais pour d'autres raisons, l'héroïne de l'Antigone de Bertolt Brecht (1948) « ne symbolise pas [les] combattants de la Résistance allemande » précise l'auteur. Nous allons voir pourquoi.
Brecht adopta la composition dramatique de l'Antigone de Sophocle mais changea les données de l'histoire sur des points importants. La guerre entre Argos et Thèbes n'est pas due à la rivalité entre Etéocle et Polynice: tous deux sont les sujets de Créon, le roi. Thèbes n'a pas été attaquée: Créon a lancé une guerre de conquête pour s'emparer des mines de fer des Argiens. Les hostilités ont duré longtemps: Etéocle est mort au combat, Polynice a déserté, avec d'autres, et a été exécuté. La pièce commence comme chez Sophocle avec l'interdiction d'ensevelir Polynice. Mais on comprend peu à peu que Créon ne tient pas la situation en mains, même s'il a fait proclamer la victoire. Il a affaire à des opposants, divisés certes, mais qu'Hémon est chargé de contenir. Les soldats ne sont pas rentrés: on verra que les affrontements ont repris. Et Tirésias, qui sait deviner l'avenir parce qu'il observe le présent, a noté dans la ville des indices qui prouvent que Créon se prépare à une nouvelle offensive. L'atmosphère est donc celle d'une fin de règne: Brecht a voulu étudier « la signification du recours à la force quand l'Etat tombe en décadence ». Comme cette guerre la lèse maintenant personnellement, avec la mort de ses frères et le sort réservé à Polynice, Antigone est la première à critiquer Créon. Elle ne lui objectera pas de grands principes. Son geste n'a pas essentiellement une valeur religieuse: il lui permet surtout de se désolidariser du pouvoir. Ainsi, elle réplique à Créon: « Mourir pour son pays ou mourir pour toi, cela fait deux ». Ou encore: « le lieu où il courbe la nuque, non, ce n'est pas cela que l'homme appelle patrie ». Et elle demande au choeur de ne pas « parler du destin » mais de « l'homme qui [la] supprime, [elle] innocente ».
Toutefois la portée de la rébellion d'Antigone est limitée par le fait qu'elle a longtemps été complice du régime de Créon. Le choeur le rappelle, une fois que l'héroïne a définitivement quitté la scène: La puissance des tours régnait sur le malheur, elle [Antigone] est restée, assise et calme, dans leur ombre, jusqu'au jour où la mort a fait retour au foyer d'où elle était partie, au foyer de Labdakos.
Quant aux Anciens de Thèbes (le choeur), leur collusion avec le pouvoir de Créon est encore plus nette. Ils ont voulu la guerre pour se débarrasser de « la populace » et s'enrichir. Mais, à présent qu'Antigone, Hémon et Tirésias leur ont fait entrevoir une voctoire incertaine et la révolte qui gronde, ils accusent Créon de diriger le pays avec trop de cruauté.
Créon menace de les réduire au silence avec l'aide de l'armée, lorsque celle-ci rentrera. On annonce alors la déroute des Thébains, la marche des Argiens sur Thèbes, le suicide d'Hémon, qui aurait pu aider son père a redresser la situation. Chez Sophocle, les erreurs de Créon entraînent la ruine de sa famille; chez Brecht, il cause la perte de toute une cité.
Brecht a donc transposé le mythe antique de façon à faire comprendre que rien ne fonde l'Etat dans l'absolu: ni droit divin, ni choix souverain des suffrages de la nation. A un moment donné, certains groupes sociaux portent au pouvoir un homme qui prend en charge leurs intérêts; mais que surviennent de trop grosses difficultés, et ces alliances seront rompues. La pièce ne nous propose pas un héros à admirer, mais dévoile une réalité politique.
Le lien avec Sophocle est assuré par une certaine constante des personnages. Le Créon de Sophocle était intransigeant et autoritaire: le trait est ici renforcé. Antigone ne perd rien de son courage, qui l'empêche de céder devant les intimidations de Créon. Son refus d'obéir permet une cristallisation des oppositions et amène les Anciens à prendre conscience de la situation. Mais sa critique arrive trop tard, comme le souligne le choeur dans les derniers vers de la pièce:
Mais celle qui avait tout vu et tout prédit ne pouvait plus qu'être une aide pour l'ennemi. La rébellion trop personnelle et à contre-temps d'Antigone n'est donc pas un modèle de Résistance.

Antigone anarchiste:
Nous arrivons donc à un paradoxe: depuis près de deux siècles, Antigone incarne la légitime révolte de l'individu contre les abus du pouvoir, sans qu'aucune oeuvre ait retravaillé le mythe dans cette optique là. Ce sens donné au mythe ne s'autorise finalement que d'une certaine lecture de Sophocle et, au-delà, d'Anouilh et de Brecht.
En revanche,il existe bien deux réalisations qui célèbrent l'anarchisme d'Antigone. Dans sa « contraction » de la tragédie de Sophocle, en 1922, Cocteau a introduit deux fois le terme: il rend fidèlement le anarchia du vers 672 par « anarchie », mais force le texte en traduisant, au vers 730 tous akosmountas (« les fauteurs de trouble ») par « les anarchistes ». Et de fait, Cocteau écrivait à Jacques Maritain, en 1926:
L'instinct me pousse toujours contre la loi. C'est la raison secrète pour laquelle j'ai traduit Antigone.
[cité par S. Fraisse]

La personnalité des animateurs du Living Theatre, Judith Malina et Julian Beck, explique aussi leur mise en scène de l'Antigone de Brecht, dans une perspective qui n'est pas celle de l'auteur. Ces pacifistes trouvaient dans cette pièce une dénonciation de la guerre, un déserteur cruellement châtié, et le recours ouvert à la force par un pouvoir à la dérive. Leur spectacle, en jouant sur les nerfs du public, assimilé aux Argiens, vise à faire sentir qu'il n'y a pas de pouvoir sans violence. La maxime d'Antigone: « Qui use de violence contre les autres peuples en usera contre le sien » est d'ailleurs mise en valeur par une série de questions réponses.
De nombreux jeux de scène vont aussi dans ce sens: Créon châtre cinq Anciens, au début de la pièce; plus tard, il regroupe autour de lui leurs corps déformés par la haine en une monstrueuse machine de guerre (the Bosch machine) qui s'en prend au cadavre de Polynice. Mais c'est précisément une semblable machine qui passera par deux fois sur Créon, lequel se roule à terre dans une rage impuissante, à la fin de la pièce. Antigone a donc été entendue.
Le Living Theatre radicalisait à l'extrême la révolte d'Antigone et on imagine l'audience de ces représentations, en 1967, aux Etats-Unis, puis en France, en Avignon, en 1968...
Au total, on ne peut qu'être impressionné par la plasticité du mythe d'Antigone. Jeune fille entièrement dévouée à sa famille chez Garnier, elle dit « non » aux adultes chez Anouilh. Brecht la voit révoltée et le Living Theatre, révolutionnaire, mais d'autres soulignent qu'elle ne fait qu'obéir à la tradition. Longtemps porte-parole de la loi divine (chez Garnier, Rotrou), elle ne s'autorise que d'elle-même pour se rebeller chez les modernes. De même, Créon peut apparaître comme un tyran, ou comme un chef de l'Etat qui assume d'ingrates responsabilités. Le mythe sera revendiqué à droite comme à gauche. Et à envisager la façon dont le mythe a su évoluer en fonction de l'Histoire (véhiculant des valeurs religieuses, puis laïques; posant finalement la question fondamentale des droits de l'individu face à l'Etat), on imagine qu'il a encore de beaux jours devant lui.

Source de l'article: Les mythes grecsAriane Eissen, ed. Belin, coll. Sujets - 

                                                                                                         

Travail de Clémence Roy - 25.02.2009 à 00h46 -


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