mercredi 18 février 2009

Commentaire composé: Chapitre XV (La Marche de Radetzky)

Extrait p.268‐p.273: Allons, l’Empereur venait de faire un heureux!!! [...] car il était autrichien.

Introduction
Joseph Roth, écrivain autrichien, retrace dans son roman La Marche de Radetzky la chute de l’empire Austro‐Hongrois à travers trois générations; celles de la famille von Trotta. Ainsi en décrivant le quotidien de ces petits bourgeois, l’auteur nous livre une vision particulière du déclin de ce vaste empire. Ainsi, Charles‐Joseph, petit‐fils du héros de Solferino, après avoir quitté la cavalerie, suite à la mort de son ami Max Demant dans un duel, est envoyé en tant que soldat d’infanterie dans un village proche de la frontière russe. Il va donc pouvoir rencontrer brièvement l’Empereur, qui assiste à un défilé militaire. Ce chapitre fait l’objet d’une digression sur François‐Joseph et le passage propose un portrait de ce dernier aux prises avec le temps, véritable anticipation de la fin du roman, de l’Empereur et de l’empire.
Ainsi, on peut se demander en quoi ce passage nous propose la figure d’un Empereur solitaire, dont le temps ne correspond plus à celui du monde qui l’entoure.
L’Empereur apparaît comme un oublié de l’autre temps, un être peu à peu isolé qui n’a pas encore été fauché par la Mort. Il tente de résister et applique le restant de ses pouvoirs à une démonstration presque théâtrale, qui ne fait que repousser le moment de la fin. Même s’il essaie de le différer, il voit néanmoins arriver ce moment sans qu’il n’y ait « rien y faire! ».

I. La tige oubliée

A. L’exil intérieur
Il nous apparaît tout d’abord que François‐Joseph est seul au milieu de tous. En effet, on note l’écriture particulière du chapitre: le lecteur se trouve au milieu des pensées de l’Empereur lui‐même. C’est donc une focalisation interne qu’a choisi l’auteur. Exemple: « Allons l’Empereur venait de faire un heureux! Il était content, content, content! »
Cette solitude est renforcée par le fait que le passage est constitué de peu de dialogue, les pensées de François‐Joseph occupant la plus grande partie de l’extrait. On note cependant que dans les quelques phrases au discours direct l’Empereur fait preuve de sarcasme pour se faire respecter d’autrui, notamment lorsqu’il demande au colonel Lugatti où il a fait faire son manteau, puisque son seul but est que l’Italien soit vêtu comme l’exige sa fonction militaire.
On note aussi le fait que ce personnage n’est en rien dupe de ce que les autres pensent de lui: Exemple: « Il s’amusait parce que les gens croyaient qu’il voulait comprendre et ne pouvait pas. « Crétins! » se disait‐il hochant la tête.» » Pour les autres, sa vieillesse est signe de sénilité. Tout au contraire, l’Empereur apparaît lucide face à ce qui se passe et face à ceux qui l’entoure.
Sa vieillesse fait donc de lui quelqu’un de solitaire, et semble être incompris des autres, puisque le narrateur nous explique que chaque geste de l’Empereur est interprété du point de vue de sa vieillesse. Exemple: « Mais les gens pensaient que sa tête branlait, parce que c’était un vieillard. » Ainsi, si l’Empereur paraît solitaire, sa vieillesse en est surement la cause; cependant elle entraine aussi chez lui une aversion pour ce qui est nouveau.

B. L’anachronisme d’une pensée
Cependant son grand âge lui donne quelque peu des idées désuètes. En effet, il semble avoir en horreur tous ce qui lui apparaît comme étant moderne. Exemple: dans l’organisation militaire. « Dans les champs, à perte de vue, les régiments de toutes armes s’alignèrent en « feldgrau » malheureusement (encore une de ces inventions modernes qui n’étaient pas chères à son cœur! ) »
On note donc un certain conservatisme dans ses idées, qui se retrouve également dans le fait qu’il souhaite voir ses hommes habillés correctement.(cf: exemple du colonel Lugatti) De plus ces mouvements militaires sont aussi ceux d’un temps plus ancien qui paraît révolu aux yeux de l’auteur. Exemple: « Il donna de l’éperon à son cheval blanc et galopa vers la colline où l’état‐major était dans la nécessité de se tenir pour se conformer en tout point au modèle des anciennes batailles. » L’adjectif « anciennes » renforce l’idée qu’il s’agit d’un temps révolu, de plus le mimétisme traduit par « en tout point » donne à l’extrait une note d’humour, puisque la conformité ne peut en aucun cas être parfaite. C’est un objectif qu’on ne peut atteindre.


II. Vieil Empereur, Empereur tout de même

A. La main de l’Empereur
Malgré l’impression d’isolement qui entoure l’Empereur, on remarque que celui‐ci n’est pas absent pour autant du champ dramatique. Bien au contraire, le passage semble offrir une démonstration, en actes, de la puissance que détient encore l’Empereur. En ce qui concerne le pouvoir religieux tout d’abord, on note que s’établit comme une relation Dieu‐Empereur dans l’église, une sorte d’échange par la pensée. Même s’il n’y a pas échange concret, cette scène tend à souligner la souveraineté de l’Empereur, et le confirmer dans sa position d’homme puissant. Cela rappelle de ce fait que lui incombe une mission divine qu’il doit accomplir. Cet épisode de l’église constitue donc en ce sens un symbole fort du pouvoir confié à un homme, et qui s’incarne dans la fonction d’Empereur.
Ensuite, et si l’on tente d’établir une logique hiérarchique des pouvoirs, on remarque non seulement la présence du pouvoir militaire, mais également son illustrations par les faits. Elle se retrouve dans un premier temps au moment de la préparation du défilé militaire. La description du champ de bataille, avec l’Empereur qui est sur la colline, à cheval, à pied, surreprésenté en quelque sorte, nous donne à voir un Empereur qui semble capable d’assumer ses différents devoirs. Le défilé militaire quand à lui donne l’impression, avec l’uniformité et l’ordre qui le compose, d’un pays qui soutient son empereur d’une même voix.
Enfin vient le(s) peuple(s) et le devoir diplomatique de François‐Joseph I . Alors que le chapitre XI lui est presque entièrement consacré, ce passage en particulier dessine les traits d’un empereur puissant: c’est ainsi qu’au tout début du passage le caporal Hartenstein devient sergent major par la seule parole de François‐Joseph. Cette nomination inattendue et qui pourrait passer pour anodine doit être lue comme un signal fort, celui d’un Empereur qui détient entre ses mains, des destins, qu’il peut anéantir ou propulser en quelques formules. La parole performative semble donc aussi participer du pouvoir de l’Empereur. Le pouvoir diplomatique semble enfin s’illustrer dans la bénédiction du juif, qui est révélatrice du code qui régit la vie de l’Empereur. Ce code est encore une façon de montrer la présence forte du pouvoir dans ce passage.

B. L’initiateur des actions
Pour souligner cette idée, on peut noter le fait que l’Empereur demeure, dans tout le passage, l’initiateur des actions. Que ce soit la manière ou le moment d’agir, il n’y a pas d’autre décideur que François‐Joseph. Ainsi, même si les gens croyaient qu’il voulait comprendre et ne pouvait pas [le faire], la décision émane toujours de lui. On peut le voir avec la formule suivante: « Mais il fallait se dépêcher, sans quoi on arriverait trop tard à la bataille », suivie aussitôt par « Le prêtre grec expédia sa messe en toute hâte .Ainsi, même pour ce qui est sacré, le décisionnel est entièrement mis entre les mains de l’Empereur. Cette idée s’exprime également à travers la succession de verbes au passé simple :« François‐Joseph décida de monter [...] à cheval. Il renvoya sa voiture et chevaucha au devant des juifs » ou encore: « Il tendit la main au vieillard. Il fit demi‐tour et il monta sur son cheval blanc ». Avec cet exemple, on voit que s’ajoute à l’accumulation des verbes le rythme ternaire des actions de l’Empereur, comme si elles étaient inéluctables et logiques.
L’Empereur est donc initiateur des actions, mais brille également par son omniprésence. En effet, comme on le disait précédemment, le point de vue est constamment centré sur l’empereur: c’est lui qui impulse la dynamique au passage. L’écriture mime cette dynamique sans cesse relancée, notamment au niveau des paragraphes: Il repartit l’auteur met ici en évidence, en la détachant visuellement avec un nouveau paragraphe, l’action de l’Empereur. C’est un moyen de souligner sa forte activité au sein du passage, ainsi que son rôle central.

C. Entre jeux théâtral et représentation
Cependant, il nous faut aller plus loin dans la réflexion: si l’Empereur est le moteur de l’action, on peut dire au sens propre du terme qu’il en est l’acteur. Comme dans une pièce de théâtre, celui‐ci polarise l’action de tous et fait s’organiser les moments successifs. Aussi faut‐il voir dans un premier temps que l ’Empereur suit un programme qui n’a en fait rien de fixé. A plusieurs reprises, celui‐ci perturbe l’ordre de la journée, ou plutôt le modifie: « Il renvoya sa voiture. » « Et maintenant, il fallait effectivement interrompre les opérations de combat. Le défilé devait commencer. » Ces changements incessants peuvent donc renvoyer aux actions rapides d’une pièce de comédie.
Mais il n’y a pas que dans le comportement de l’Empereur qu’une certaine théâtralité se dévoile. L’écriture elle‐même revêt ce caractère de la représentation. L’exemple qui illustre le mieux ce propos est celui de la page 271, où sont décrites les manœuvres de guerre. Le recours massif à l’imparfait (peut‐être volontairement incongru pour décrire des actions) tend à souligner la distance que l’Empereur prend lui‐même par rapport au combat: il fait semblant de s’impliquer, se détache du réel. En effet, il voit la scène, mais elle ne l’intéresse pas au plus haut point: « Mais il ne disait rien l’Empereur. Il était occupé du fait considérable que le colonel Lugatti [...] avait un col de manteau dont la hauteur [était] excessive ». Appuyé par l’adjectif considérable, sensiblement ironique, la longueur de la phrase qui s’étend sur sept lignes, et qui va même jusqu’à utiliser une parenthèse, le mais montre que la bataille, pourtant symbole de la puissance de l’empire, n’a pas vraiment d’importance pour l’Empereur. Il semble ici que le pouvoir se transforme en tâche, et que le titre d’Empereur devienne comme un fardeau.
Enfin, ce qui nous amène à dire que ce passage arbore une nuance théâtrale, ce sont les couleurs, qui y sont largement décrites, et qui finissent d’apporter au portrait de l’Empereur son côté excessif dans la simulation et le jeu .

III. L’empire entre chien et loup

A. La renonciation
Même si l’Empereur donne l’image d’un pouvoir qui contrôle tout, l’écriture trahit la faiblesse qui le guette. En effet, plusieurs fois dans le passage, l’adverbe mais est employé: « mais les gens pensaient que sa tête branlait, parce que c’était un vieillard » « Mais il ne disait rien, l’Empereur . » « Mais plus aujourd’hui, plus aujourd’hui! » Cette utilisation récurrente du même mot semble indiquer clairement l’adversité de l’Empereur, et son extrême imperméabilité face aux évènements qui se succèdent. Cela revient en somme à dire qu’il renonce déjà à croire le futur. C’est désormais « L’Empereur d’un autre temps » qui est décrit ici: « Il ne se fâchait plus avec la même violence. Il ne se réjouissait plus avec la même force. Il ne souffrait plus intensément. » L’Empereur semble cependant conscient de cet écart sans cesse grandissant entre une époque passée et le hic et nunc, et (s’)en jouer. Cela se traduit une nouvelle fois par l’écriture de Roth, qui donne à cette phrase une construction particulièrement travaillée: « [...] Il ressentit quelques minutes, l’orgueil de son armée, quelques minute aussi, le regret et la perte. » Nous pourrions avoir « quelques minutes après », mais l’auteur a choisi de faire se télescoper, se superposer deux temps différents qui se cristallise dans la figure de l’Empereur. L’utilisation du conditionnel passé « s’il avait été [...], il aurait [...], il se serait [...] »(p.271) semble aller en ce sens: l’Empereur est le dénominateur commun du passage, et c’est lui qui provoque un décalage, en tentant de faire survivre un vieux temps dans un autre, déjà commencé.

B. Une mort avant l’heure
Si la conscience de l’Empereur est déjà dans un hors‐temps lointain, sa présence dans le passage bénéficie elle aussi d’un traitement particulier. Elle est progressivement attaquée et mise à mal. Dans un premier temps, on remarque en effet que l’Empereur n’échange quasiment plus avec l’extérieur. Ainsi, les dialogues, qui sont peu nombreux, indiquent déjà une certaine mort de l’Empereur. La seule façon dont il arrive vraiment à s’exprimer, c’est de parler intérieurement, mais aux autres! « Crétins! Se disait‐il » ; « Tous des fats, se disait‐il » où l’Empereur semble se parler à lui même.
On peut également noter dans cette même optique que les paroles de l’Empereur correspondent peu avec ses pensées: « Bien! Bien! Répétait‐il sans cesse [...] » « Crétins, se disait‐il » et enfin « Bien! Bien! Répétait sans cesse l’Empereur ». Cette déconstruction de la parole et de la pensée tend sans doute à anticiper le morcellement, l’effritement de l’empire des Habsbourg. Cette idée se retrouve également dans l’impression de bilan avant l’heure que fait l’Empereur tout au long de l’extrait, comme s’il était déjà trop tard pour sauver l’empire.
Enfin, la rupture du dialogue et la mort anticipée de l’Empereur semblent s’incarner dans un fait apparemment anodin, mais qui est pourtant très symbolique: c’est « à l’aide de ses jumelles que François Joseph distingu[e] les évolutions de chaque groupe » (p.273) et qu’il ressent des choses. Il faut voir ici une réelle mise à distance du personnage, où les jumelles servent à focaliser notre l’attention sur :
• son potentiel : l’Empereur n’y voit plus grand-chose.
• sa puissance : il est déjà loin, même s’il est physiquement présent.
• Son utilité : il n’est plus dans une relation aux autres, mais dans l’unilatéralité.

C. La fermeture au monde comme symbole (ultime) du déclin
Tout d’abord, il faut noter que la dynamique du passage est mue par une impression de dernière fois. L’omniprésence du thème du temps, où se décline vieillesse, journée qu’il faut programmer, etc. rappelle quelque chose d’essentiel: l’homme est un temps qui avance, et comme cette Marche de Radetzky, qui est jouée par la fanfare, il doit aller de l’avant, c’est à dire « marcher ». Marcher malgré la machine inéluctable du temps qui écrase l’Empereur et l’empire en même temps. Même s’il tente de s’organiser, de fuir le temps en changeant son programme à tout va, l’Empereur ne semble pas pouvoir lui échapper. C’est donc dans cette logique que l’Empereur se démène en quelque sorte, et tente de prouver qu’il est sur tous les fronts .
Cependant, comme un constat amer qui s’impose de lui‐même, l’Empereur se trouve à la fin du passage confronté à la réalité de la finitude. L’image du soleil est en ce sens très éclairante. Elle était déjà présente au début du chapitre IX . Et comme chaque jour est logiquement suivi d’une nuit, cette métaphore est logiquement poursuivie dans notre passage: « [François‐Joseph] voyait le grand soleil des Habsbourg descendre, fracassé, dans l’infini où s’élaborent les mondes, se dissocier en pus petits globes solaires qui avaient à éclairer, en tant qu’ astres indépendants, des nations indépendantes. » C’est donc une vision prophétique qu’à ici François‐Joseph, vision sans doute autorisée par la lucidité ante‐mortem d’un Empereur trop vieux dans un empire trop vieux.
Au début du chapitre, on peut lire « L’Empereur était un vieil homme » (p.261). On pourrait tout à fait résumer ce chapitre avec cette première phrase en abouttant la suivante, qui se trouve à la fin du chapitre , et qui est pleine de cette esprit de finitude: « Son regard se perdit [...] dans le lointain où émergeaient déjà les bords de l’éternité. »

Conclusion
Ce passage, centré autour de la figure permet d’orchestrer une double opération: isoler l’Empereur, homme vieux et qui a des idées d’un autre temps, et en même temps, amener une prolepse qui va venir contaminer le présent en accélérant le temps, comme la vieillesse contamine la santé de l’empire.
Il permet donc de de mieux connaître l’Empereur mais en même temps, il l’éloigne un peu d’avantage de nous, en le plaçant dans un ailleurs révolu.
Si l’on file la métaphore précédente, ce passage participe d’une mélodie qui sonne un coup de plus à la marche de la mort, annonçant l’heure fatale où le rideau tombera sur l’empire.

Voici les propositions de Mme Faivre Dupaigre pour améliorer le commentaire. (message électronique du 20.02.2009 à 13:44) 

Remarques
- les analyses sont justes, mais trop exclusivement centrées sur l'Empereur et du coup, les points de vue sur le texte sont insuffisamment variés ; domine le point de vue psychologique ce qu'il faut éviter;
- l'épisode décrivant la rencontre avec les juifs est passé sous silence : or cet épisode a une importance à la fois historique (la Galicie est l'endroit d'Europe où la population juive était la plus nombreuse, avec des coutumes, une spiritualité le hassidisme , une langue et un aspect physique bien particuliers), dramatique (annonce du naufrage du monde, i.e. de l'empire, mais aussi de la civilisation européenne) et poétique (les formes et les couleurs, l'effet de ralenti cinématographique lorsque l'empereur et le rabbin se rapprochent l'un de l'autre).

Une proposition de plan :
1 - Tableau d'un monde révolu (armée à l'ancienne, aux uniformes bigarrés, et harmonie nationale de multiples religions et rites autour de l'empereur);
2 - Qui est dépeint avec poésie et ironie (formes et couleurs, où domine l'argenté, et ironie bienveillante du narrateur, en phase avec celle de Françoois-Joseph lui-même);
3 - Ce qui en accentue la dimension tragique : ce monde est montré en train de disparaître, les personnages flottent dans un entre-deux et l'empereur vit dans le détachement à l'égard du monde concret qui est en train de changer autour de lui ; le tragique montré ici est celui de l'aveuglement humain : tout le monde interprète mal ce qui se passe, sauf les juifs et parfois l'empereur mais la lucidité est impuissante, et l'empire s'achemine vers une catastrophe de dimension cosmique (image du soleil éclaté).

                                                                                                         

Source:  Commentaire transmis par Emma Penichout & Mickaël Pied - 18.01.2009 à 16h21 -


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