jeudi 26 février 2009

Commentaire composé: Pages 279-284 (La Marche de Radetzky) & Notes de correction

Extrait 4, p.279-284 « Il s'était produit, dans la maison du préfet (...) « Garçon
totalement répugnant » se disait le préfet ».

Introduction
Cet extrait correspond au chapitre XVI du roman de Joseph Roth, considéré comme l'un des plus grands prosateurs autrichiens de la première moitié du XXème siècle. Son oeuvre intitulée la Marche de Radetzky fut publiée tout d'abord en feuilleton en 1932 dans le journal «Frankfurter Zeitung » puis sous forme de livre aux éditions Gustav Kiepenheuer, à l'automne 1932.
L'extrait que nous nous proposons d'étudier se situe dans la troisième partie du roman. A cet instant, Jacques, le serviteur des von Trotta vient de mourir et le préfet François von Trotta en demeure profondément affecté. A la suite de ce décès il est allé voir son fils, Charles-Joseph, dans sa garnison près de la frontière. Il a découvert la lassitude et l'alcoolisme de celui-ci. Il s'agit doncd'un extrait qui se cristallise autour de la figure du préfet qui découvre que le monde dans lequel il vit est à un tournant important de son histoire. Mais ce dernier n'en a pas encore conscience.
Dès lors, en quoi peut-on dire que cet extrait révèle la décadence de l'empire des Habsbourg à travers la nostalgie et la vieillesse du préfet dans un monde en profonde mutation ? En effet, cet extrait illustre l'incompréhension des bouleversements d'ordre socio-historiques à l'heure de la fin de l'empire, à travers la figure pour le moins conservatrice du préfet. Cette incompréhension et cette profonde rupture entre « le monde d'hier » et « le monde d'aujourd'hui » ne fait, en réalité, qu'annoncer l'effondrement de l'empire austro-hongrois.

I. L’opposition de deux générations dans un monde en profonde mutation… :

a) La sclérose d’un monde ancien:
Ce début de troisième partie met en évidence la sclérose d’un monde ancien prêt à être englouti. La société décrite à travers le quotidien répétitif du préfet François von Trotta est celle d’une génération d’un autre siècle : le XIXe, qui tarde à passer le flambeau. Les prénoms des différents domestiques qui succèdent à Jacques évoquent cet enfermement dans une gloire passée : Charles, tout d’abord, qui se retrouve dans le prénom composé du dernier des Trotta, François, qui évoque à la fois le préfet et l’empereur, Alexandre, nom glorieux car il rappelle à la fois le grand prince macédonien, mais aussi plusieurs tsars du XIXe, Joseph, qui est le prénom du héros de Solferino et qui se retrouve aussi dans celui de l’empereur, et enfin Christophe, empreint d’une grandeur religieuse. De plus, la narration de la semaine du préfet et plus particulièrement de son dimanche, pris dans des habitudes répétitives et vides, montre la vanité de ce monde où tout est réglé est mis en scène. La description de la journée du dimanche fait d’ailleurs écho à celle du chapitre deux, où les mêmes événements ponctuent la journée du préfet : les musiciens qui jouent la marche de Radetzky, le Tafelspitz, l’entretien avec Nechwal au fumoir (pendant lequel les mêmes questions sont posées). Ces étapes figurent ce qui faisait la grandeur de ce « monde d’hier » (titre d’un livre de Stefan Zweig, Die Welt von Gestern, qui montre lui aussi la décadence de ce grand empire du XIXe). La Marche de Radetzky symbolise la gloire militaire, les grands bals de la cour et la musique autrichienne. Le Tafelspitz c’est l’art culinaire, mais il participe aussi à la douceur de vivre en général, à la Gemütlichkeit, tout comme la discussion au fumoir. Mais la répétition continuelle de ces actions met en évidence l’impossibilité d’évoluer et la désuétude de certaines valeurs.

b) Le mépris et l’incompréhension de deux générations :
Deux générations semblent alors s’opposer, ou en tout cas deux partis, celui du monde ancien, c’est-à-dire du préfet, et celui qui en voit les défauts et tente de se diriger dans une direction nouvelle, symbolisé par le fils du chef d’orchestre Nechwal. Cependant, certains personnages semblent bloqués et presque écrasés entre ces deux mondes, c’est le cas de Charles-Joseph. L’opposition est fortement marquée dans ce texte par le dialogue qui oppose, non pas de façon violente, mais avec une incompréhension, une animosité et un mépris sous-jacents, François von Trotta au jeune Nechwal. Le fait que les répliques et les phrases soient courtes et souvent ponctuées de point d’exclamation et d’interrogation témoigne des tensions qui règnent entre les deux hommes. En outre, les pensées du préfet montrent le mépris qu’il nourrit à l'égard du jeune homme avant même de lui avoir parlé, à partir de sa seule apparence physique : « de l’avis du préfet, il avait l’air d’un musicien », cette phrase est suivie par une description du « type musicien » qui révèle tous les préjugés du vieil homme à l'égard de cette profession. Il a également l’impression que le jeune Nechwal se compare à son fils, ce qui lui fait prendre la décision de « l’accabler ». La dernière réplique du passage nous donne de manière sèche et claire l’avis définitif de François von Trotta : « Garçon totalement répugnant ». Cependant, le mépris semble réciproque, puisqu’il y a dans les paroles du fils du chef d’orchestre une provocation qui semble délibérée. C’est ce dont témoigne le « non sans méchanceté », mais aussi la grande ironie sur le côté « pratique » de la guerre1. Les deux hommes ne se comprennent pas, ils semblent en fait avoir des valeurs bien différentes.

c) Le renouvellement des valeurs :
Ce passage reflète un moment clé du roman puisqu’un nouvel ordre semble se mettre en place. Certaines valeurs sur lesquelles étaient construit l’empire d’Autriche-Hongrie semblent s’effacer au profit de nouvelles. Ainsi, la discipline et le respect dû à tout ce qui est plus ancien s’atténuent. Ce fait se remarque notamment dans la recherche vaine d’un nouveau domestique , il décrit les éphémères remplaçants de Jacques comme des « propres-à-rien sans ancienneté, sans mérite, sans intelligence et sans discipline ». On remarque que la première et la dernière notion évoquent du respect dû en particulier aux personnes plus âgées ou en tout cas de plus d’expérience. De même l’agressivité et le cynisme du jeune Nechwal face au préfet témoignent de la disparition de ce respect de ce que l’on pourrait appeler en général la figure d’autorité, voire la figure paternelle. En revanche de nouvelles valeurs apparaissent et notamment l’argent. Le fils du chef d’orchestre n’hésite pas à faire allusion à sa situation pécuniaire sans le moindre détour et même sans la moindre gêne, or cette intervention semble choquer profondément François von Trotta : il ne trouve pas cela « convenable ». De même, tandis que la carrière militaire est placée au sommet de la structure sociale par le préfet, le jeune homme n’en fait pas beaucoup de cas. La nouvelle génération semble donc sortir progressivement de ce carcan de règles dans lequel s’est enfermée la société autrichienne.

II. (...) à travers le personnage du préfet : figure du conservatisme

a) François von Trotta : un personnage inadapté aux changements :
Tout d'abord, il faut remarquer que le début de cet extrait situe spatialement la scène. Nous sommes « dans la maison du préfet ». Cela signifie que nous entrons dans la sphère de l'intime. Une phrase du texte allemand semble d’ailleurs avoir été oubliée dans la traduction après « à supposer toutefois qu’on ait des dispositions pratiques » se trouve : « Es war deutlich, dass er das Wort « praktisch » in einer ironischen Weise betonte. » c’est-à-dire « Il était clair, qu’il faisait sonner le mot « pratique » d’une manière ironique. » maison est le lieu ou s'établissent des rapports de domesticité ou de complicité entre les individus. Le début de ce chapitre XVI, nous indique que « la maison du préfet » connaît quelques bouleversements. En effet, le vieux domestique nommé Jacques, meurt au chapitre X. Cette disparition signifie pour le préfet, la disparition de la mémoire vive du héros de Solferino, puisque Jacques était le serviteur de celui-ci. Il était également important pour le préfet dans la maison. Il était son serviteur mais aussi son complice : p.281 « Depuis que le service n'était plus fait par le vieux Jacques, le préfet se gardait de tout réflexion à table. Car; en réalité, ses paroles insidieuses avaient toujours été destinées à Jacques dont elles quêtaient l'approbation. » Cela montre l'affection que portait le préfet à son domestique qui n'était donc pas seulement un serviteur mais un complice fidèle dans l'accompagnement de la vie quotidienne.
On peut tenter de mettre en parallèle les bouleversements d'ordre privé et les bouleversements d'ordre public que rencontre le préfet. On remarque que parfois les deux peuvent se rencontrer. Ainsi on peut évoquer la haine du préfet pour Alexandre Caz et son incompréhension face à la réussite sociale et militaire de celui-ci alors qu'il appartient au parti socialdémocrate.
Cela signifie que les temps ont changé et que le conservatisme est en train de se désagréger pour laisser la place à d'autres forces, même éloignées de toute adhésion à l'empire comme c'était le cas du parti social-démocrate. A la page 280, on peut lire : « Et de l'avis du préfet, l'armée était la seule puissance de la monarchie à laquelle on pût encore se fier. » Ainsi les temps ont changé mais le préfet refuse de voir et de comprendre les bouleversements qui se sont opérés.
L'intérieur de la maison du préfet peut alors être considéré comme la métaphore de l'intérieur de l'empire. On y décèle des changements importants dans le fonctionnement général et une impossibilité de réagir face à des transformations qu'on ne comprend pas et qui semblent appeler à une autre époque : « Il remarquait que le monde se transformait autour de lui et il pensait au naufrage du monde ». Comme l'indique cette phrase à l’imparfait, le préfet ne peut que constater ces changements et s'en inquiéter mais l'imparfait souligne bien la passivité du préfet face à ces transformations.
Ainsi, on peut très clairement constater l'inadaptation du préfet aux évolutions de la société dans laquelle il vit et qui se répercute de façon précise dans sa sphère domestique.

b) Une figure vieillissante symbole du ralentissement du pouvoir :
En plus d'être inadapté à tous les bouleversements en cours, le préfet apparaît comme un vieil homme plutôt dépassé par les évènements. Sa vieillesse se déclare de façon brutale pour le lecteur : « Toutefois, les habitants de sa petite ville commençaient seulement à dire que le préfet faisait vieux. » Cette proposition marquée par l'adverbe temporel « seulement » indique qu'auparavant le préfet semblait encore dans la force de l'âge il y a peu et que la vieillesse l'a rattrapé brusquement.
C'est donc un homme fatigué qui nous est présenté mais aussi qui éprouve une certaine lassitude à poursuivre son train de vie habituel. On note deux évènements importants dans la vie du préfet qui font office de rupture. Ces évènements sont présentés à la page 281 : « Depuis la mort du vieux Jacques (...) et depuis qu'il était revenu de la garnison-frontière, M. von Trotta ne faisait plus sa promenade matinale (...) » On peut observer que le texte lui même semble faire part d'un temps qui est désormais révolu (utilisation de l'imparfait d'habitude et présence des adverbes de temps :
« M. von Trotta ne faisait plus »; « l'un des individus suspects qui (...) changeaient si fréquemment. »
Notons également la récurrence de la mort de Jacques à la page 281 avec la reprise anaphorique de l'expression familière « le vieux Jacques ». Ici l'adjectif qualificatif « vieux » est connoté positivement et exprime le profond attachement du préfet pour son serviteur. De plus, on peut évoquer le fait que dans cet extrait et plus particulièrement à la page 281, la mort est omniprésente et semble présenter une menace de plus en plus proche pour le préfet. On peut donc dire que cet extrait montre un homme important, profondément vieilli, sur lequel le temps semble enfin faire son oeuvre. Auparavant, ce personnage semblait totalement atemporel comme le prouve la phrase suivante : « Même au temps où ses favoris étaient encore tout noirs, il ne serait venu à l'esprit de personne de prendre M. von Trotta pour un homme jeune. »
Le préfet apparaît donc dans cet extrait comme la figure du vieux sage sur lequel le temps ne semble pas agir. Cette caractéristique fait écho à l'Empereur qui lui aussi ne semble pas être troublé par le passage du temps. Cependant, cet extrait montre la rupture avec cette période-là et indique que les personnages du roman entrent dans une autre période où le temps fait enfin son oeuvre et où la vieillesse attaque les vivants et les mécanismes du pouvoir.

c) Un homme troublé qui vit dans le passé :
Le personnage du préfet a une double fonction diégétique. Tout d'abord, il est le petit-fils du héros de Solferino et existe comme tel mais il est aussi la métaphore d'un pouvoir vieillissant, d'un empire décadent qui n'offre plus au peuple la capacité d'action qui lui incombe.
Le préfet est un homme vieilli par les épreuves mais il est également profondément troublé.
On l'a vu, la mort de Jacques est pour lui une perte importante de repères. Il éprouvait pour son domestique une affection réelle, on le voit à travers l'impossibilité de le remplacer ou de lui trouver un successeur digne de ce nom. Cet épisode donne lieu à un passage comique avec l'énumération des noms des serviteurs qui tentent de remplacer Jacques : « ils se nommaient Charles, François, Alexandre, Aloys, Christophe ou autrement encore. » p.279
La présence d'un jeu sur les prénoms est également visible dans ce début de chapitre.
Jacques devient une sorte d'antonomase, il est présenté comme la figure du serviteur modèle; fidèle et dévoué : « car le vieux Jacques continuait à vivre dans la mémoire du préfet, comme un serviteur aux qualités modèles et, d'une façon générale comme le modèle des serviteurs. » Notons le chiasme qui insiste sur les termes de « modèle » et de « serviteur » pour appuyer la bravoure exemplaire de Jacques. On peut également dire que le personnage du préfet est au bord de la folie par certains aspects : « De temps en temps aussi, le préfet oubliait même d'aller dans son bureau les jours de semaine. Et il pouvait lui arriver, un jeudi matin de mettre sa redingote noire pour se rendre à l'église. » (p. 281-282). On peut voir ici un comique de situation mais qui apparaît au lecteur comme inquiétant. On glisse alors du comique à l'étrange ou à la révélation d'une situation anormale.
Le préfet est un homme qui vit dans le passé, selon ses habitudes. Il semble agir plus par habitude que par réelle réflexion inscrite dans la situation présente. On peut voir cela à travers la prédominance des temps du passé dans notre extrait mais aussi à travers le dialogue entre le préfet et le jeune Nechwal à la page 282 : « -D'infanterie naturellement ? demandait par habitude le préfet (...) » Dans ce dialogue, le préfet répète les mêmes mots comme une litanie, il ne prend pas en compte la situation actuelle en parlant des « enfants » de Nechwal alors qu'ils sont déjà devenus adultes.
Le préfet ne semble pas s'apercevoir ou ne pas vouloir se rendre compte qu'il est en décalage par rapport au temps présent. C'est le fils du maître de musique Nechwal qui lui rappelle : « il ajouta : Les temps ont changé ! » Cette partie du dialogue est intéressante, on remarque que la proposition est mise en relief grâce aux deux points qui ont une valeur énonciative, grâce à la majuscule mais aussi grâce au point d'exclamation.
On peut donc affirmer que le préfet est un homme profondément troublé qui ne parvient pas à s'extraire de ses habitudes et de son passé. Il refuse la confrontation avec le présent. Ce qui, nous allons le voir, va provoquer un conflit intergénérationnel.

III. Qui annonce l’explosion de l’empire...

a )La montée des nationalismes :
La montée des nationalismes et la mésentente, voire la haine, entre les différents peuples qui composent l’Autriche-Hongrie sont sensibles dans ce début de troisième chapitre. En effet, le préfet de W. (ville de Bohême) méprise les Tchèques et il tient cette nation pour « indocile, entêtée et stupide ». Il semble révélateur que parmi ces adjectifs, deux désignent la notion d’obéissance. La discipline et la révérence au souverain sont des éléments essentiels pour le préfet von Trotta. La comparaison qu’il fait du nez du jeune Nechwal avec celui d’un Tchèque, à partir du moment où le jeune homme l’irrite, témoigne également de son aversion pour ce peuple. La simple appartenance à une ethnie devient aux yeux de François von Trotta un motif de traîtrise. Ce préjugé ethnique, qui pourrait presque être qualifié de paranoïaque ( il a l’impression que « le monde ne se composait plus que de Tchèques), s’explique sans doute par la montée des sentiments nationaux contre lesquels il doit lutter en tant que préfet, c’est-à-dire représentant de l’Empereur dans la ville bohémienne de W. En effet, le passage retrace la montée du nationalisme : l’invention du concept de nation (mot avec lequel le préfet n’est pas d’accord, puisqu’il comprend bien qu’une nation, contrairement à un peuple, ne peut qu’être associée à une certaine indépendance) et de tout un vocabulaire spécifique. Mais, il montre aussi à l’échelle locale les réponses inadaptées du gouvernement puisqu’elles ne calment pas les antagonismes, comme en témoigne la réaction du préfet vis-à-vis de ces « ordonnances hermétiques ». Ces éléments annoncent l’explosion de l’empire, puisque ce sont les revendications et les dissensions entre ses peuples qui sont à l’origine de la 1ère Guerre Mondiale.

b) Le non-sens de l’armée :
Ce début de troisième partie révèle également la crise que traverse l’armée autrichienne.
Pour, le préfet, elle est fondamentale : « l’armée était la seule puissance de la monarchie à laquelle on puisse encore se fier », d’ailleurs le mot du texte allemand par lequel est traduit « se fier » semble très fort puisqu’il s’agit de « sich verlassen », on pourrait donc presque le traduire par « s’abandonner ». Cependant, les failles du système militaire commencent également à apparaître aux yeux du fils du héros de Solferino. Tout d’abord, il remarque que les différents domestiques qu’il engage sont tous mauvais et apparemment de peu de mérite et qu’ils ont pourtant obtenu des grades dans l’armée. C’est tout particulièrement le cas d’Alexandre Caz, qui de plus appartient au parti social-démocrate, il est donc plus ou moins opposé à la monarchie, et pourtant il est devenu caporal dans une armée au service de cette dernière. En outre, le petit-fils du héros de Solferino, Charles-Joseph, n’est que sous-lieutenant dans l’infanterie, tout comme le fils du chef d’orchestre de W. qui, en plus, est « répugnant » selon le préfet. Cette proximité de statut social des deux jeunes semble bouleverser François von Trotta, bien que Charles-Joseph ait voulu cette place. Enfin, le jeune Nechwal révèle dans le dialogue final tout le non-sens d’une armée si grande qui ne se bat jamais et dans laquelle on s’ennuie (ce que l’on peut par ailleurs constater dans le reste du livre à travers les addictions des soldats au jeu et à l’alcool).

c ) Un sentiment sous-jacent de naufrage :
Le livre, et plus particulièrement ce début de chapitre seize, est parcouru du pressentiment sous-jacent du naufrage de l’empire d’Autriche-Hongrie. Les six premières lignes sont particulièrement révélatrices, notamment les expressions : « divers changements importants », « de petits signes », « le monde se transformait », « naufrage du monde » et « prophéties de Chojnicki ». Cette persistance du quotidien, voire du faste, malgré les signes prophétiques et indéniables de la catastrophe à venir sont caractéristique de cette période au tournant du XXe siècle à Vienne et dans l’empire, que certains historiens ont appelée « l’Apocalypse joyeuse ». « Les prophéties de Chojnicki » font allusion au chapitre onze dans lequel le comte annonce avec exactitude au préfet stupéfait et choqué la fin de leur monde. Ici le préfet semble lui –même remarquer quelques éléments qu’il interprète comme des signes : la mort de Jacques et l’impossibilité de lui trouver un remplaçant digne de ce nom, la disparition progressive de la discipline, la baisse de la fécondité chez ceux qu’il considère comme fidèles à l’Etat (Charles-Joseph n’aura d’ailleurs pas d’enfant). En outre, les principaux organes de cohésion de la monarchie : l’armée, la religion et l’Empereur semblent mis à mal.
François von Trotta croit même à une sorte de châtiment divin : même ce sujet, ordinairement si
fidèle à l’Empereur, commence à douter de sa légitimité (du moins du point de vue divin). Enfin, le jeune Nechwal annonce en visionnaire et de manière très claire quelle issue aurait une éventuelle guerre : « nous perdrons sûrement la guerre ». La perte de la guerre, l’éclatement de l’empire, la fin de la monarchie : tout est annoncé dans ces quelques pages prophétiques.

Conclusion
Nous sommes donc en présence d'un extrait qui nous met face à un personnage-clé du roman puisqu'il est le petit-fils du héros de Solferino. Cet extrait peut s'apparenter à une peinture d'un monde en profonde mutation à travers la figure et le comportement du préfet. On peut voir aussi une opposition nette entre le monde ancien et le monde d'aujourd'hui symbolisé par la position conservatrice du préfet et la position avant-gardiste du jeune Nechwal, qui a compris que la société et les valeurs qui la régissaient avaient clairement changées.
C'est pourquoi on remarque une certaine animosité de la part du préfet envers « la nouvelle génération » qui est pour lui symbole de la décadence du pouvoir. Ainsi l'armée ne semble plus être ce pilier sur lequel s'appuyait l'empire et la religion ne semble plus être un soutien pour l'homme :
« Il ne pouvait plus se dissimuler l'affreuse pensée que c'était la Providence elle-même qui était mécontente de la monarchie. » Le préfet symbolise donc cette explosion à venir, on voit cela à travers l'importance de son caractère nostalgique et à travers la thématique omniprésence de la vieillesse et de la mort. L'auteur met en place un développement de la sphère privée pour parler de la sphère publique et de la montée du nationalisme dans un empire composite. Le lecteur ressent fortement le sentiment d'une catastrophe annoncée et d'une avancée inexorable vers le naufrage d'un temps, d'un pouvoir et d'une société.

                                                                                                         

Source:  Travail de Mélanie Chausseray et Héloïse Kunz - 25.02.2009 à 19h15 -


Méthode et idées (A. Faivre Dupaigre):


-annoncer plus clairement le plan dans l’introduction (qu’on n’ait aucune hésitation).

- en II c : est-ce une fonction « diégétique » que d’être la métaphore d’un pouvoir vieillissant ?

- en II c, §3 : pas d’accord avec « antonomase ».

- fin de II c : vous annoncez un « conflit intergénérationnel », et embrayez sur une situation historico-politique en III a ; ce n’est guère logique, et ça l’est d’autant moins que vous avez traité le sujet de l’incompréhension intergénérationnelle en I.


Dans l’ensemble, le commentaire est plutôt bien construit. A titre de complément, j’aurais insisté sur le rôle joué par le temps dans ce passage – le Temps est vu ici comme une force égale et contraire à la Providence divine qui jusque là semblait gouverner l’empereur et l’empire pour les mener vers la perfection et l’accomplissement d’un dessein supérieur ; ici, le Préfet commence à se dire que Dieu a abandonné l’empereur : à l’ordre divin qui régissait une nature harmonieuse s’est substitué le développement « anti-naturel » de la démographie (qui fait « pulluler » les individus révolutionnaires, porteurs de chaos) ; et cette force néfaste du Temps mène toutes choses, non vers un aboutissement, mais vers une dégradation. De ce fait, l’Histoire, n’étant plus gouvernée par Dieu (ou son impérial représentant) mais par le Temps, apparaît désormais comme une progression mécanique inéluctable, avatar moderne de l’antique Destin.

Du reste il n’est pas exclu (c’est une hypothèse que je n’ai pas encore pu vérifier) que le nom de famille « Caz » soit à rapprocher du mot « čas » qui signifie en tchèque : le temps (et se prononce « tchass »).


L’autre aspect auquel on peut être sensible est la façon dont le texte, indirectement, nous dit que dans ce monde nouveau, l’art est devenu indésirable ou impossible. Avec la disparition de Jacques, le Préfet ne peut plus jouer son rôle comme au théâtre : il n’a plus de partenaire ni de public ; les serviteurs refusent tous le nom de « Jacques » que le Préfet veut leur donner comme si c’était un « nom de scène » qu’il leur attribuait, pour qu’ils reprennent un rôle déjà bien rodé par son créateur. Toute poésie, tout esthétisme est devenu impossible : le Tafelspitz n’est plus objet de contemplation comme c’était le cas au début du roman ; et ce qui régit les comportements de la jeune génération est le côté « pratique », matériel, des choses, et non plus la beauté de l’idéal – fût-ce un idéal militaire. Aussi l’art lui-même est-il dévalué, et « avoir l’air d’un musicien » devient un signe de décadence : on est dans un monde où tout est perverti (toutes les valeurs), puisque les soldats, au lieu d’avoir l’air militaire, ont l’air d’artistes. Plus rien n’est à sa place, ni l’armée, ni l’art – plus rien ne remplit véritablement sa fonction : l’armée ne sait plus faire la guerre, et l’art est devenu inutile ou impossible.

Peut-être est-ce pour cela que le Préfet ne « voit » rien au-delà du plafond lorsqu’il lève les yeux : il a perdu lui aussi cette intuition d’artiste qui lui faisait percevoir l’au-delà des apparences (lorsque la table du déjeuner était un régal pour les yeux et l’esprit avant d’être un assortiment de choses à manger, par exemple). L’impossibilité de croire en Dieu de façon naïve est sans doute un symptôme de cette impossibilité de traverser les apparences qui est le propre de l’artiste.


Ce qui fait de ce point du roman le récit d’une double tragédie : morale (car c’est la fin d’un idéal) et artistique (car l’art ne peut plus s’épanouir), double tragédie qui est celle de Roth lui-même au moment où il écrit, au début des années 30, ayant perdu ce milieu dans lequel il était devenu artiste.


                                                                                                         

Source: Message électronique de Mme Faivre Dupaigre - 17.03.2009 à 21h22 -

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