dimanche 8 février 2009

Commentaire composé: Pages 36-41 (La Marche de Radetzky)


Extrait 1, p.36-41, « C'est alors seulement[...]Au même rythme que son père »

Repas dominical et début des vacances: nostalgie de l'empire d'Autriche marquée par les synesthésies.

Introduction
Joseph Roth a connu le déclin et la chute de l'empire Austro-hongrois. C'est ce déclin qu'il décrit dans La Marche de Radetzky, non à travers les pensées et les actes de grands personnages de l'empire, mais à travers le quotidien et les obligations d'une petite famille de slovènes anoblis par l'Empereur François-Joseph, les Trotta von Silpoje. L'auteur présente la particularité de montrer les reflets de ce déclin, ses incidences sur des vies minuscules au milieu d'un très vaste territoire composite. Joseph Roth ne s'est lui-même jamais remis de la chute de l'Empire des Habsbourg. Dans cet extrait, qui nous expose le repas dominical de Charles Joseph Von Trotta, petit-fils du héros de Solférino, chez son père François, on s'attachera à analyser l'ingénieux système de correspondances faisant l'originalité de cette scène de repas et qui traduisent le goût des personnages de Joseph Roth pour un empire considéré comme un Age d'Or. De ce fait, les objets du quotidien revêtent une symbolique particulière, comme nous allons le voir.

I-p.36-38 « C'est alors seulement »- « l'argent triomphal des cymbales . »

1)Le commencement d'un cérémonial.
-Avec cet extrait s'ouvrent les vacances du jeune Charles-Joseph Von Trotta, alors encore enfant à l'école des cadets. Il vient d'être interrogé par son père sur les enseignements qu'il a reçu tout au long de l'année. Après ce moment de tension pour l'enfant, la période des vacances peut enfin commencer. Cet instant magique apparaît dès lors comme officialisé par la musique militaire qui s'échappe de la caserne et qui vient jouer sous les fenêtres de la préfecture, comme pour fêter cet événement. Caché par la vigne vierge Charles-Joseph assiste à la représentation musicale comme à un mystère qui nécessiterai sa dissimulation. Par la position de l'orchestre (ils jouent sous les fenêtres du bureau même du préfet), le jeune garçon a l'impression que cette musique lui est directement adressée, il se sent honoré et rattaché à la famille impériale toute entière. Sachant qu'elle est destinée à la gloire de l'empereur au travers de la personne du préfet, l'enfant se sent investi de la gloire de l'empire tout entier.
-Il semble que nous puissions parler de cérémonial au sujet de cette première partie de l'extrait qui nous concerne, du fait de la mise en scène qui s'y développe. En effet, les évènements sembles minutés, organisés d'une manière immuable, soutenue par l'emploi récurrent de l'imparfait.
Charles-Joseph sait que précisément un quart d'heure sépare la fin de « l'interrogatoire » du moment où la musique commencera à s'élever. Les notions qui se développent dans cette première partie de l'extrait d'organisation pérenne et d'hommage impérial corroborent cette impression.

2)La résonnance euphorisante de la Marche.
-La musique militaire étant destinée à la gloire impériale mais étant aussi jouée devant les bureaux d'un simple préfet, crée dans la pensée de l'enfant un lien de parenté entre son père le préfet et le « Père » de l'empire, François-Joseph. N'oublions pas que tout au long du roman la ressemblance physique entre les deux hommes ne cesse d'être signalée. L'élévation de cette musique permet au narrateur de développer l'aspect de la fibre patriotique de Charles-Joseph. Son amour de l'empereur est souligné par un chiasme doublé d'une gradation: « Il aimait l'empereur qui était bon et grand, supérieur et juste ». L'enfant voit sa fidélité et son amour de l'empereur galvanisés par la musique militaire qui est jouée sous ses fenêtres, étant lui-même à l'école militaire des cadets, il entend la marche avec une ferveur quasi mystique.
- La marche prend dès lors l'aspect d'un instrument de pouvoir qui exacerbe le sentiment national (à l'échelle de l'empire) des citoyens de tous âges. L'enfant, par son statut de petit-fils du Héros de Solferino et de fils d'un préfet de la double monarchie se sent d'autant plus apparenté à la famille impériale. Dans ses pensées d'enfant l'empereur apparaît comme un patriarche, qui plus est « particulièrement attaché aux officiers de son armée. » N'oublions pas que Charles-Joseph est à l'école des cadets et dès lors promis à une carrière d'officier. Il est doublement un fils spirituel de l'empereur. Cette marche entendue invariablement tous les dimanches et honorant la personne de François-Joseph apparaît comme une messe donnée pour célébrer le véritable Dieu de la double monarchie. La résonance euphorisante de la Marche va jusqu'à diviniser l'empereur et l'empire lui-même, faisant de la famille impériale la cohorte des saints, impression soulignée par l'emploi de l'adjectif « suprême » : « Il savait tous les noms des membres de la suprême maison. »
-Cet aspect religieux de la marche militaire est renforcé par la pensée austro-hongroise, n'oublions pas que François-Joseph est empereur de par la grâce de Dieu.

3)La préfiguration de la fin du roman.
-En galvanisant les sentiments patriotiques de l'enfant, lui-même déjà élevé dans l'admiration inconditionnelle de la monarchie règnante, la Marche de Radetzky l'amène à rêver d'une mort grandiose au service de l'empereur. La fin de la première partie de cet extrait est une sorte de songe métaphorique de l'enfant se voyant mourir au combat au son de la Marche. On assiste à une gradation qui fait de cette marche-là une musique galvanisante au possible: « Mourir pour lui aux accents d'une marche militaire était la plus belle des morts, mourir au son de la Marche de Radetzky était la plus facile des morts. » La phrase qui s'ensuit, rédigée à l'imparfait, donne l'impression que l'on assiste à la mort de Charles-Joseph devenu adulte et militaire dans une formidable ellipse, c'est même presque mot pour mot la description de sa mort réelle qui survient à la fin du roman.
-Cette première partie de l'extrait semble capitale car chacun des éléments qui la composent est présent dans la scène où le petit-fils du Héros de Solferino meurt sous les balles des cosaques. Tout son amour militaire et sa passion pour l'empereur sont résumés par les dimanches de vacances de son enfance où la Marche de Radetzky résonnait sous le balcon de la préfecture.

II-p.38-39 « Il remit à Jacques »- « Mais il était autrichien »

1)Le début d'un repas dominé par le sens de la vue.
-Ce morceau du passage s'attache à nous décrire les premiers instants du repas dominical du père et du fils Von Trotta. Il débute par l'entrée en scène de la domestique, Mlle Hirschwitz, qui attend de servir le potage. Puis Jacques le maître d'hôtel, fait se seconde entrée pour amener le plateau. Les Von Trotta mangent le potage, puis arrive le plat de résistance ou Tafelspiltz, un plat de viande typiquement autrichien, une « bouillie de boeuf » accompagnée de légumes, que Mr Von Trotta père dévore des yeux, et uniquement des yeux, pendant un certain temps. Ce mouvement participe du système de synesthésies, de correspondances, que nous avons pu découvrir dans le passage qui nous intéresse. Après l'ouïe, c'est ainsi la vue qui est sollicitée -Le tableau de ce début de repas est découpé en étapes précises: entrée de la gouvernante, entrée du domestique, service du potage, service du Splitz, « dégustation visuelle » du Splitz, et clôture très nette du mouvement par la phrase « mais il était autrichien ». Nous allons voir que cette petite phrase résume à elle seule le sens de toute cette partie « vue » dans le passage.

2)Une esthétique du détail, un tableau quasi-impressionniste.
-Le passage concernant la vue est écrit à l'imparfait de l'indicatif, alors que les lignes précédentes étaient également marquées par du passé simple de narration: ici, les personnages se fixent, l'action cesse un instant pour laisser la place à une véritable scène de genre, atemporelle, un moment de plaisir contemplatif presque religieux. Ce mouvement interne au passage s'apparente à un tableau. Par exemple, on peut lire p.38: « Suivant l'habitude ancienne, c'était Mlle Hirschwitz qui servait le potage », ou encore, « Charles-Joseph avalait hâtivement de brûlantes cuillérées ». Le passage est atemporel dans le sens où il semble refléter une habitude très ancienne chez le père et le fils Trotta, à savoir celle du repas dominical.
-Cette dimension picturale, quasi-pittoresque(digne d'être peinte) est corroborée par la très grande importance des détails, et plus particulièrement des couleurs. Alors que l'on s'attend à ce que les aliments soient décrits sous l'angle du goût, ils suscitent d'abord un plaisir visuel. P.38, le potage est décrit comme «une chaude lueur dorée […] qui ondoyait dans les assiettes » (les aliments semblent presque doués de vie alors que les deux personnages sont fixes). P.39,le Tafelspitz est présenté avec de multiples nuances. Les betteraves on des « reflets violets », les épinards sont d'un « vert saturé », le raifort est d'un «âpre blanc ». Ce ne sont pas seulement des couleurs, nous avons ici affaire à un véritable nuancier, comme en peinture. Les phrases de Roth sont ponctuées de virgules, ce qui relève de très fréquents coups de pinceaux à intervalles réguliers. Ces petites touches dans la couleur on un caractère impressionniste. L'auteur fait office de peintre. Soucieux du détail, il emploie également des adjectifs qui donnent vie à la nourriture, en font un acteur à part entière de ce bien-être à l'autrichienne. Ainsi p.39: « les graves épinards », ou encore « les pommes de terre nouvelles nageant dans le beurre fondant rappelant de gentils petits joujoux ». Pour chaque légume, chaque élément du plat, on observe l'alliance d'une nuance et d'un adjectif qualificatif à valeur positive. Cette positivité du repas du dimanche est renforcée, dans ce mouvement interne au passage, par des propositions comme « caressait des yeux »p.39, qui dénote l'importance de savourer un plat avec les yeux avant d'y goûter.
-Cet amour de l'esthétique est justifié, à la fin du passage visuel, par les dernières phrases, qui ont une valeur explicative. L'auteur nous présente un repas et en explique les subtilités par des comparaisons: « C'était comme s'il mangeait des yeux les principaux morceaux[...]sans plus attendre ». Il reprend ici l'importance des dimensions esthétiques et rituelles que l'on a développées précédemment.

3)La nostalgie d'un ordre et d'une beauté, un caractère autrichien révélé par la précision de
l'écriture de Roth.
Il ne s'agit pas d'une simple description de la nourriture lors d'un repas dominical. Elle traduit plusieurs aspects chers à l'âme autrichienne.
-A travers la description des vêtements des domestiques, ou la peinture des légumes, transparaît un certain goût pour les choses simples, une beauté des éléments du quotidien qui est à l'image de la beauté de l'empire et qui peut revêtir les mêmes forces (cf la description de l'uniforme de Mlle Hirschwitz, qui apparaît comme un soldat en armes). Ce n'est pas à proprement parler une nature morte car les éléments du quotidien sont eux-aussi marqués par l'âme autrichienne de l'Empire.
-Les couleurs sont souvent chaudes et expriment la chaleur du quotidien. D'autre part nous sommes au début du roman, dans une période d'insouciance puisque ce sont les vacances. L'or du
potage, c'est aussi peut-être le reflet d'un Age d'or pour Roth, que l'on sait nostalgique de la dynastie Habsbourgeoise.
-Ce repas revêt également une dimension cultuelle. Il est construit comme un rituel: entrée des domestiques, moment où l'on prend place, sacralisation de la nourriture (« la quintessence des mets, leur spiritualité »), père qui préside à table comme s'il présidait un culte.
Il ressort de ce mouvement placé sous le signe de la vue la peinture d'un Empire prospère qui se reflète sur un quotidien paisible et fait de petits plaisirs sacrés, selon l'âme autrichienne.

III-p.39-fin « Il se prépara donc »- « au même rythme que son père . »

1)Une table où rien ne va.
-Dans cette dernière partie de l'extrait qui nous intéresse, nous assistons au début d'un nouveau cérémonial, celui du repas en lui-même. Les rôles sont répartis comme dans une cérémonie officielle à la cours de Vienne, le père se fait maître de cérémonie, Jacques occupe à la fois le rôle de grand chambellan et de serviteur, tandis que les autres personnages en présence (Charles-Joseph et mlle Hirschwitz) ne sont que des spectateurs.
-On peut remarquer que le repas semble biaisé en tous points. En effet, dès le début la viande est fustigée, non pas en elle-même, mais à cause des bouchers qui l'ont découpée, c'est même mlle Hirschwitz qui est critiquée car elle n'a su surveiller la découpe du morceau de viande. Ensuite c'est le raifort qui est accusé d'être trop trempé, critique qui concerne encore la gouvernante. Cette critique fait de la culture allemande une culture primordiale, guidant les usages austro-hongrois jusque dans l'élaboration du raifort. Le préfet vise en particulier la disparition d'un certain savoir-faire qui a son sens semble être (si l'on remet la critique à l'encontre de la découpe de la viande dans le contexte d'une table qui préfigure le délitement de l'empire comme nous le verrons plus loin) un prémice du laisser-aller de toute une culture.
-Cependant, un plat donne satisfaction au préfet: le dessert, constitué de beignets de cerises.
Cette image du plaisir est fugace, même lorsque Charles-Joseph en mange deux au lieu d'un, il les engloutit le plus rapidement possible afin de pouvoir avoir fini son repas en même temps que son père. Le sens de l'obligation semble primordial même au moment du dessert.

2) Une représentation du père en maître de cérémonie impérial.
-Tout au long de cette partie on peut noter que la parole n'est tenue que par le père, les autres personnages n'ont pas droit à la parole. Il donne des conseils et gourmande puis complimente Mlle Hirschwitz, lui seul semble à même de savoir ce qui est bon ou non, ce qui doit être fait et de quelle manière. Le maître de cérémonie est le garant du bon déroulement de l'évènement et des traditions qui y ont trait. Ici, outre les faits de la table, le préfet Von Trotta est montré comme le garant de la langue de son pays et de sa fonction. Cette langue en elle-même se fait métaphorique de la pensée autrichienne: « Cet allemand rappelait un peu les lointaines guitares dans la nuit ou encore les dernières et délicates vibrations de cloches qui meurent. C'était une langue douce, mais précise, tendre et méchante en même temps. » Comme dans la première partie de l'extrait on retrouve une forme de chiasme qui suit une gradation.
-Après cette description, la figure du père est transformée en instrument à vent participant justement de l'orchestration en l'honneur de l'empereur. Cette image est rapidement remplacée par une description montrant que chaque détail physique de sa mise ou de son maintiens en fait un serviteur de François-Joseph à part entière, chacun de ses mouvement apparaît comme une manière de montrer la rigueur de l'empire et de son empereur, chaque pas apparaît comme fait en son honneur, afin de lui rendre hommage. La personne-même du préfet se fait représentante du monarque. Peut-être pourrions-nous faire allusion au fait qu'il n'y a point de portrait de l'empereur dans la pièce où se déroule le repas (deux portraits sont mentionnés dans la demeure au cours du roman, celui de la mère dans la salle à manger et celui du Héros de Solferino dans le fumoir), car ce rôle est tenu par François Von Trotta lui-même.

3)Le délitement de l'empire.
-Ce passage peut être interprété comme une métaphore du délitement futur de l'empire Austro-Hongrois. En effet au moment où la scène se déroule l'empire semble encore soudé et stable, cependant, comme dans la première partie de cet extrait, on peut lire ici la préfiguration de la fin du roman, la déchéance de l'empire. En effet, on peut lire au sujet de la viande du Spitz: « C'est à
peine si je puis encore la sauver. Elle s'effiloche, se désagrège littéralement. Dans son ensemble, on peut la qualifier de tendre. Mais, pris isolément, les petits morceaux vont être résistants, comme vous allez bientôt le voir. » On peut voir dans cette description des parties résistantes au sein de l'ensemble tendre une véritable allégorie de l'empire. Roth passe par le détour culinaire afin de nous montrer que tout préfigurait l'issue tragique du roman.
-Peut-être pourrions-nous aussi envisager l'extrême rapidité du repas comme une résurgence de la rapidité et des nombreuses ellipses qui sillonnent le roman. La rapidité avec laquelle mange le préfet peut aussi rappeler les habitudes de l'empereur lui-même, réputé se lever tôt pour travailler et passer plus de temps à son bureau qu'en plaisirs, tout en sachant pourtant les apprécier.

Conclusion
Ce n'est pas à un simple repas que nous convie l'auteur de La Marche de Radetzky. A travers un système de correspondances où se mêlent l'ouïe (musique, sons, rythmes), la vue (peinture des éléments du repas) et le goût, il détaille un moment sacré dans le quotidien de la famille Von Trotta.
La Marche de Radetzky vient constamment ponctuer ce repas, l'imprégnant de l'âme autrichienne, qui s'exprime aussi dans la joie de vivre, de considérer et de savourer des yeux les bonnes choses, dans la structuration de ce repas en véritable rituel doué d'une esthétique, dans le sens du devoir et de l'ordre, valeurs d'un Empire qui s'apparente alors à un Age d'Or évoqué dans le roman avec nostalgie, un intervalle prospère de l'histoire jusque dans la vie des familles, qui ont une place dans ce vaste territoire, régi comme un cosmos.

                                                                                                         

Source:  Exposé transmis par Marie-Anne Le Lannou et Clémence Roy- 08.02.2009 à 22h45 -

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