mercredi 11 février 2009

Exposé: Réécritures de sources antiques (Médée)

Réécritures de sources antiques
Médée (Mήδεια), Christa Wolf.

Introduction
Médée de l'allemande Christa Wolf mélange six voix différentes au sein d'un choeur antique afin de faire le récit de l'aventure de Médée, la princesse colchidienne qui a trahi son peuple, et avant tout son père le roi de Colchide, par amour pour Jason. Ce mythe a été repris au fil des siècles et chaque fois modifié au gré de la antaisie des divers auteurs. Cependant, la base du mythe demeure, c'est toujours l'histoire d'une femme amoureuse, se battant pour rester elle-même, quitte à se jeter sciemment dans les bras du drame. Ici, Christa Wolf dresse le portrait d'une Médée plus humaine, une femme simple et irrémédiablement libre. On ne peut pas vraiment parler d'une réécriture visant à la réhabilitation du personnage mais ce renouvellement du mythe pose des questions nouvelles, jamais adaptées à la figure de Médée auparavant. Comment Christa Wolf crée-t-elle une nouvelle Médée, modernisée et porteuse de valeurs universelles tout en l'adaptant à sa propre histoire d'auteur allemande du XXe siècle?

I-Variations sur mythe

A. Médée et la mort.
Médée est la fille d'Aétès, roi de Colchide, et la petite fille du dieu Hélios, le Soleil.
Elle aide Jason et les Argonautes dans leur quête de la Toison d'Or, lorsqu'Aétès impose à Jason une série d'épreuves. Ainsi, elle lui fournit un onguent magique qui protège des brûlures de taureau au souffle de feu. C'est elle qui conseille à Jason de lancer la Pierre de Discorde au milieu des géants du champ d'Arès. C'est elle encore qui offre à Jason une herbe magique lui permettant d'endormir le dragon gardien de la Toison. Dans le mythe, elle tue son frère, le jeune Absyrtos, pour protéger la fuite de Jason. Mais il existe une variante car parfois, c'est Jason lui-même qui tue le garçon. En tous les cas, c'est Médée qui disperse les morceaux du cadavre pour retarder son père, à leur poursuite.
La deuxième époque se déroule à Iolcos, en Thessalie. Jason rentre chez son oncle Pélias, accompagné de Médée.
-Dans la première version du mythe, Médée et Pélias s'entendent de façon cordiale. Médée rajeunit le père de Jason, Eson, ainsi que les Hyades, les nourrices de Dionysos.
-Dans la deuxième version du mythe, Pélias a usurpé le trône en faisant disparaître les parents de Jason. C'est alors que Médée venge son époux, et convainc les filles de Pélias de faire bouillir leur père après l'avoir coupé en morceaux (méthode de rajeunissement longuement pratiquée par la colchidienne). Evidemment le processus échoue. Après l'horrible de mort de Pélias son fils Acaste bannit Jason et Médée de Iolcos.
La troisième époque se déroule à Corinthe. La fameuse mort des enfants se décline alors sur de nombreux modes, mais il est important de savoir que la version la plus connue, celle de la mère démoniaque et infanticide nous vient d'Euripide, et que c'est également la plus tardive.
-Parfois, Médée est vénérée comme une déesse à Corinthe, pour avoir sauvé la cité de la famine.
Elle est aussi associée au culte d'Héra, qui veut la remercier d'avoir repoussé les avances de Zeus, et a donc promis l'immortalité à ses fils (version d'Eumélos) Au cours de la cérémonie, le processus rate et les enfants enfouis par Médée dans le sol du temple meurent.
-Parfois encore, ce sont les Corinthiens qui ont tué les enfants dans le temple. Corinthe se livre alors à un rite d'expiation: 7 garçons et sept filles passent un an dans le temple, en tenue de deuil -Et voici la principale version. Médée, qui est considérée comme une vulgaire étrangère, est abandonnée par Jason, qui veut épouser Glaukè (ou Créuse) la fille de Créon, tyran de Corinthe.
Pour se venger, car elle a été bannie, Médée envoie à Glaukè pour se venger une tunique empoisonnée. Glaukè meurt brûlée, ainsi que son père qui essaie de la sauver. Il existe alors deux variations. Dans la version du poète Créophylos Les Corinthiens tuent les enfants de Jason et imputent le crime à Médée. Plus tard, dans la tragédie d'Euripide,(431 av.J-C), Médée tue ses enfants et s'enfuie sur le char du soleil. C'est la version du poète latin Sénèque qui fait de Médée le personnage monstrueux et cruel que l'on connaît le plus souvent.
Après sa fuite, Médée se réfugie chez le roi Egée, à Athènes, et devient son épouse. Comme elle a cherché à empoisonner Thésée, de retour de Trézène, Egée la répudie, mais elle retourne en Colchide avec un fils, Médos.

B. Médée et Jason.
Qu'est-ce qui lie Médée et Jason dans les différentes déclinaisons du mythe? Est-ce de l'amour, de l'intérêt? Quels sont les rôles assumés par chacune de ces deux entités?
En l'occurrence, Médée est un personnage bouillonnant, dont les passions font souvent peur.
-Chez Euripide, Médee éprouve de la passion pour Jason, qui est une figure intéressée au contraire, et notoirement infidèle. Médée a suivi Jason et s'est abandonnée pour lui à l'inconnu. Cf dans la pièce:
« Celui qui était ma vie, mon propre époux, a fait part à mon égard de la pire des cruautés [...]Un époux. Il nous a fallu l'acheter, sans connaître sa vraie valeur. »
Il s'agit d'un extrait du monologue de Médée après que Créüse lui ait été préférée. Ici, on voit que Jason s'est servi de Médée pour obtenir la Toison d'Or, qu'il n'aurait jamais pu obtenir sans son aide. L'amour est donc unilatéral, et le couple s'est formé comme si le héros payait une dette. D'autre part, il est impossible pour un grec de contracter un vrai mariage avec une étrangère. Médée était unie à Jason par la confiance, et voulait se considérer comme une épouse légitime (le terme utilisé dans le monologue est « to Lechos », qui désigne aussi bien l'épousée que le lit nuptial ), sentiment renforcé par la naissance des enfants, qui sont pourtant des bâtards. Avec le meurtre de ceux-ci, Médée rompt le lien bafoué qu'elle avait entretenu avec Jason. D'étrangère exilée, elle redevient Médée la Colchidienne, et recouvre toute son identité.
-Chez Sénèque, (49-62 av.J-C) c'est l'ambiguïté des deux rôles dans le couple qui est mise en avant.
En effet, Sénèque travaille sur sa dimension de magicienne; on a là affaire à une femme qui maîtrise des domaines normalement réservés aux hommes. Elle est dotée de véritables pouvoirs dans le domaine guerrier notamment, puisqu'elle fournit à Jason les moyens de s'en sortir dans le champ d'Arès. D'autre part, elle est une virtuose avec les chaudrons, qui là encore sont normalement réservés aux hommes pour les sacrifices. Ses passions sont souvent destructrices, et en ce sens, c'est l'image d'une femme fatale, dominatrice et redoutable qui se dessine. Chez Sénèque, Médée va même jusqu'à défier Créon en duel pour l'amour de Jason, ce qui renverse les rôles classiques de la mythologie grecque (Persée et Andromède par exemple).
A l'inverse, Jason est un personnage qui apparaît comme passif, puisque sans Médée il ne serait arrivé à rien. L'idée du combat singulier avec Créon reviendrait presque à faire de Jason une figure féminine. C'est ce qui fait de Médée une entité effrayante dans le sens où elle est quasi castratrice.

C. Médée et la famille.
Une autre question suscite la curiosité à propos du mythe de Médée: La colchidienne aime-telle ses fils, malgré son infanticide? Là encore les réponses apportées par les différentes versions sont multiples et complexes. Il faut partir du fait que les enfants conçus avec Jason sont illégitimes.
Le sont-ils pour autant dans le coeur de leur mère? Elle n'est le plus souvent pas responsable directement de la mort de ses enfants. On les lui tue ou elle les fait mourir accidentellement. Dans ce type de situation, il semble qu'elle soit loin de la cruauté qu'on lui connaît, puisqu'elle veut par exemple, faire connaître à ses enfants une seconde naissance, naissance qu'ils ne devraient d'ailleurs qu'à leur mère. Puisqu'elle ne serait due qu'à la magie féminine.
-Chez Euripide, Médée bénéficie de circonstances atténuantes. Elle est une étrangère qui souffre de l'absence de véritable statut. D'autre part, le motif de son crime est passionnel. Car c'est Jason le premier qui a nié ses liens conjugaux avec elle, et a donc en conséquence renié le lien charnel constitué par les enfants. Dans sa rage, Médée réplique et ne fait que concrétiser cette dénégation.
Elle tue ses enfants, certes, mais elle emporte leurs corps avec elle sur le char du soleil à la fin de la pièce. En ce sens, on peut penser que si Médée tue ses enfants, c'est pour les posséder complètement, au détriment du mari infidèle. On suppose en outre que, compte tenu de ce final à la tonalité merveilleuse, les enfants vont connaître chez les dieux une certaine forme d'immortalité.
-La Médée de Sénèque est différente dans le sens où elle tue avec colère et sans véritablement de pitié. C'est la haine pour Jason qui la pousse à commettre son forfait, et non plus l'amour sans limites qui avait motivé les précédents meurtres (celui d'Absyrtos, de Pélias, etc)-meurtres dont elle se repend par ailleurs, contrairement à l'infanticide. On se demande vraiment si Médée éprouve de l'amour pour sa progéniture, dans le sens où elle les considère d'abord comme un moyen de frapper Jason là où c'est le plus douloureux (Jason refuse de voir ses fils partir avec leur mère). Ainsi peuton lire: « C'est bien/Le voici dans le piège/Je connais son point faible » (v.550). On comprend alors que Médée a longuement prémédité son meurtre sur des enfants qu'elle considère soudain comme ceux de sa rivale (« Tout ce qui est à toi et qui vient de lui/ C'est Créüse qui l'a enfanté »_v.921-922). Alors que chez Euripide on suppose que le crime a plutôt été commis sous le coup d'une impulsion.
Ses liens avec l'environnement familial sont restaurés du côté de la Colchide, alors qu'ils avaient été brisés à Corinthe. Après avoir connu Egée, Médée retourne chez son père et l'aide à récupérer des terres conquises par Persès et à agrandir le territoire d'Aiétès. Elle apparaît donc comme une figure complexe aux multiples facettes, tantôt cruelle, tantôt victime de la cruauté des autres, tantôt brûlante et tantôt reptilienne, mais toujours selon des oppositions: homme/femme;
Autochtone/Etranger, puissant/passif, etc. Qu'en est-il chez Christa Wolf?

II. Figure de Médée et choix de C. . W .

A. La féminité contre la virilité.
Médée apparaît comme un personnage qui inquiète et fascine, aussi bien les hommes que les femmes, ce qui déclenche des réactions, qui, du côté des Corinthiens qui sont au pouvoir ou qui le briguent s'apparentent surtout à de la répulsion mêlée d'attirance. Médée déclenche des sentiments ambigus.
Elle apparaît en effet comme une « maîtresse femme ». Fait peur aux hommes car elle n'occupe pas sa place traditionnelle de femme soumise. Elle est en effet colchidienne, ce qui implique les résurgences d'une société matriarcale dans son comportement, mais aussi fille de roi, ce qui lui donne un statut à part et un pouvoir de parole, si ce n'est de décision auprès des hommes. Apparaît presque comme une femme/homme au point de vue de la liberté. Est appréciée par les hommes de l'élite de Corinthe qui pourtant ne peuvent pas la soutenir pour des raisons politiques et de tradition. Elle doit tomber à cause de son savoir (cf la mort d'Iphinoé découverte dans les grottes du palais royal de Corinthe). Pour les corinthiens elle devient dangereuse car elle est la seule à ne pas s'être laissée berner par le pouvoir.
Sa féminité est mise en scène à plusieurs reprises dans le récit, c'est une femme extraordinaire par ses compétences de guérisseuse, et par son intelligence et sa liberté, mais c'est aussi une femme qui atire physiquement. Jason s'en souvient par exemple au deuxième chapitre où il évoque: « Un tiraillement encore inconnu dans tous mes membres, une sensation tout à fait magique, elle m'a ensorcelé, me suis-je dit, et c'est bien ce qui s'est passé. » Médée est ensorceleuse par son charme plus que par ses pratiques magiques chez Christa Wolf.
En cela elle semble avoir un pouvoir sur les hommes qui leur fait peur, ces derniers sont obnubilés par ce mélange d'admiration et de désir mêlés à la peur de la femme étrangère, différente des femmes de Corinthe.

B. La figure de l'étrangère.
Nous pouvons noter que le mythe traditionnel donne une image vague mais récurrente de Médée comme une traitresse, qui devient étrangère même parmi les siens, ceux qui la suivirent à Corinthe. Le fait qu'elle soit peu à peu abandonnée des colchidiens qui sont venus avec elle fait d'elle un personnage d'autant plus inquiétant dans Corinthe. C'est la femme à part, même au sein des femmes de son groupe à la fin du récit. Un Parallèle est possible avec l'autre guérisseuse qui veut sa perte.
En tant que femme étrangère Médée n'a pas la même place dans la cité que les femmes corinthiennes. Elle est mise à l'écart, mais suscite aussi l'intérêt et l'interrogation. Venant de Colchide elle est habituée à une plus grande liberté et à mener sa vie comme elle l'entend, selon des préceptes différents de ceux des grecs.
Inconsciemment Médée renforce cette figure de l'étrangère qui lui colle à la peau, en refusant de changer ses habitudes et son comportement, elle préfère rester honnête vis-à-vis d'elle même. À ce sujet Akamas s'exclame: « Hélas! Quelle inconsciente! » (chapitre 5).
On peut voir que Médée est étrangère à différents niveaux: à Corinthe, en Colchide, au sein des êtres humains en général. Nous verrons que son ascendance même la met à l'écart des hommes. Elle reste irrémédiablement étrangère, par ses origines et sa culture, par ses pratiques religieuses et magiques, mais aussi par son caractère, son amour qui se fait nécessairement gigantesque et dévastateur. Médée ne peut être qu'une étrangère, membre d'un groupe de proscrits. Pour preuve, son dernier amant, chez Christa Wolf est roux, ce qui s'allie à la thématique de la différence mal acceptée qui se développe autours de la figure « médéienne ».

C.Les occurrences mystiques du personnage.
Médée est un être à part dans toutes les ré-écritures à cause de sa filiation mythologique. Ne pas
oublier que Médée compte le soleil parmi ses ancêtres. On le voit dans la version d'Euripide où à la fin Médée s'envole sur un char envoyé par le soleil. De plus Médée est fille du roi de Colchide Aiétès et d'une océanide, Idye et est la nièce de Circé. Elle devient rapidement, selon les versions, magicienne ou guérisseuse, mais aussi prêtresse d'Hécate (patronne des magiciennes).
Medeia en grec signifie « la rusée ».
Ici Médée est plus guérisseuse que magicienne, les épisodes récurrents dans les autres écritures du mythe où elle découpe des gens pour ensuite leur redonner la vie par des potions magiques disparaissent.
Cependant elle est également prêtresse d'Hécate. Jason a assisté en cachette a l'une des cérémonies et décrit avec horreur la scène: « Médée en prêtresse de sacrifice devant l'autel d'une très ancienne déesse de son peuple, ceinte d'une peau de taureau, coiffée d'un bonnet phrygien fait de testicules de taureau, insignes de la prêtresse qui a le droit de mettre à mort pour le sacrifice. Ce que fit Médée.
« Devant l'autel elle brandit le couteau au-dessus du jeune taureau paré pour la cérémonie et lui trancha la carotide. L'animal s'effondra d'un seul coup en perdant son sang. Mais les femmes recueillirent celui-ci pour le boire, et Médée la première, j'éprouvai alors un frisson de dégoût sans pouvoir détourner mon regard de sa personne, et je suis sûr qu'elle voulait que je la voie ainsi, terrible et belle, je la désirai comme jamais auparavant. » (chapitre 2)

III-Une réécriture aux enjeux contemporains:la réunification allemande.
Christa Wolf est née en RDA, en Poméranie, actuelle Pologne. Après avoir vécu avec espoir au sein d'un système socialiste, elle en a connu les désillusions. Après la réunification, elle a également découvert les défauts du libéralisme, pointant régulièrement dans ses oeuvres les insuffisances de deux mondes aussi difficiles l'un que l'autre. (Médée Voix est sa première oeuvre écrite en Allemagne réunifiée) Ainsi, elle confie à Lionel Richard dans l'article « Wolf la Scandaleuse », paru dans le Magazine Littéraire de février 2001:
"Je n'écris que sur ce qui m'inquiète… Je n'écris que sous la contrainte de conflits intérieurs. Avant qu'ils n'aient atteint une intensité extrême, il m'est impossible d'écrire. [...] Au fil des années, mon scepticisme s'est accru considérablement. Ma génération a évolué en fonction d'une certaine échelle de valeurs culturelles, comme la justice, la liberté, la solidarité. [...] Cette couche sur laquelle notre civilisation a été construite, elle peut se briser. Je crois qu'une société exaltant des valeurs comme le succès, la croissance illimitée, le profit, prédispose particulièrement à une telle cassure."
Sa Médée est représentative des problématiques contemporaines présentes dans les ouvrages de Christa Wolf. Ainsi, l'écrivain en a fait une femme libre, éprise de justice et d'égalité, écoeurée par ses macabres découvertes en Colchide: le cadavre de la fille de Créon. Dans son article, « Christa Wolf ou le détour par le mythe », paru dans Libération, le 2 janvier 1998, Jean-Claude Lebrun écrit à propos de Médée qu'elle est « autrement séduisante, éclairée et généreuse que l’original, une authentique métamorphose littéraire ,[qu'elle a] dû cependant observer un tout autre tableau, avec l’opulence du palais et la pauvreté des chaumières, la guerre des ambitions et l’indifférence civique. Avec surtout la découverte, fatale pour elle, d’un crime d’Etat perpétré à l’encontre d’une fillette de sang royal . » C'est l'opposition entre libéralisme à l'Ouest et socialisme à l'Est qui est ainsi mise en lumière. Médée devient l'incarnation du déchirement entre deux monde, éternelle étrangère exilée. On trouvait déjà ce type de questionnement dans Réflexions sur Christia T, où l'héroïne meurt d'un cancer qu'elle appelle d'ailleurs « La RDA . » Médée ne meurt pas des travers de la société; mais elle en subit les conséquences douloureuses puisqu'elle est bannie, pour avoir montré tous ces travers (« Ils t'en veulent si tu mets en doute leur bonheur », peut-on lire dans le roman). Ainsi, loin d'être la Médée machiavélique que l'on connaît habituellement, elle cherche des vérités, recherche qu'elle va payer chèrement en voyant ses enfants tués par les Corinthiens. Le 23 mai 2000, lors d'une soirée qui lui est consacrée au théâtre Garonne à Toulouse, Christa Wolf déclare: "Médée s'imposa à moi comme une femme à la frontière entre deux systèmes de valeurs, concrétisés d'une part par sa patrie, la Colchide, et d'autre part par le lieu où elle a trouvé refuge, Corinthe, […], Corinthe, la riche cité dorée, qui ne supporte pas la guérisseuse hautaine, sûre d'elle, compétente qui devine que la cité s'est construite sur le crime. On sacrifie des êtres humains à deux idoles, le pouvoir et la richesse. Il faut calomnier cette femme, l'humilier, la chasser, la supprimer. On lui accroche pour l'éternité l'étiquette d'infanticide. Les meurtriers de ses enfants auront l'hypocrisie de rendre hommage à leurs victimes. Toute tentative pour tirer au clair les circonstances du meurtre en essayant de comprendre, d'élucider, de changer les comportements est rendue impossible. L'Histoire se met en marche."
Ainsi, Médée est l'incarnation des malaises de l'Allemagne d'après la réunification. En ce sens, elle est réellement une figure mythologique, puisque, son mythe renouvelé par Wolf, elle reflète les prérogatives du monde contemporain, après avoir été le miroir des populations antiques et modernes.

Conclusion
Ainsi, Médée s'impose au sein des nombreuses occurrences des réécritures du mythe comme un véritable viatique. Médée n'est pas, pour Christa Wolf un prétexte à écrire purement et simplement, elle est un prétexte à écrire ses opinions et à dresser une critique à peine voilée de l'establishment allemand de son époque. Médée est la femme libre par excellence qui ne pouvait connaître qu'un destin tragique, pour justement assumer son extraordinaire liberté dans un monde où la différence se doit de rester marginale et dissimulée. Médée devient la femme proscrite qui attire et intrigue, qui inquiète mais est porteuse de désir. On peut penser que ChristaWolf s'écrit elle-même au travers de la réécriture du mythe antique, rappelant ce dernier au souvenir du monde. Le choix du mythe relève aussi d'une vision de l'histoire, il montre que le monde n'évolue pas et que l'histoire est toujours la même, que la liberté et la vérité sont nécessairement bafouées par les pseudo nécessités politiques.

Bibliographie:
Ouvrages généraux:
-Pierre BRUNEL, article « Médée » in Dictionnaire des Mythes Littéraires, ed.du Rocher.
Oeuvres critiques:
-Ariane Eissen, Les Mythes Grecs, coll. Sujets, ed. Belin
A propos de Médée:
-Lionel Richard , « Wolf la Scandaleuse », in Le Magazine Littéraire, février 2001
-Jean-Claude Lebrun, « Christa Wolf ou le détour par le mythe » in Libération, 2 janvier 1998


Source: Travail de Marie-Anne Le Lannou et Clémence Roy- 11.02.2009 à 15h32 -

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