mercredi 25 février 2009

Article: Les Mouvements de l'écriture (Antigone)

LE JOURNAL D’ANTIGONE D’HENRY BAUCHAU OU LES MOUVEMENTS DE L’ÉCRITURE

Le Journal d’Antigone est une réponse à Antigone. Il y a l’idée que ce journal est un thyrse textuel (un thyrse est un bâton sur lequel on s’appuie) ; Le Journal appui Antigone ou inversement…

Le Journal et la trace : enjeux du journal : montrer les mouvements de l’écriture (où essais, angoisses, joies, chemins empruntés et délaissés laissent des traces). Le Journal « est toujours entre mémoire et oubli », il représente la dette de l’historien et de l’intime.

Ecrire les jours : Paradoxe du Journal : c’est « une trace du passé tournée vers l’avenir et lieu du regret et du repentir ouvert sur l’horizon de l’espérance » ; elle dit l’éternité en la racontant dans l’instant et le détail.
La trace : c’est la présence matérialisée d’une absence ; le vestige d’un passage, et ses indices. Le Journal à une dimension publique, mais ce n’est pas le lieu du dévoilement des secrets de l’œuvre ; il dit la déréliction de l’être, qui chez Bauchau est surmontée par l’espérance.

Excès et désordre : la trace n’organise pas, elle perturbe un ordre, elle permet de dire l’ « excès des mots » et les « restes », qui ne pouvaient pas cadrer avec l’œuvre finale. Le Journal est à lire en écho avec Antigone, mais ce n’est pas seulement le chemin de la Genèse de l’œuvre. Henry Bauchau va plus loin : il offre deux œuvres dans deux registres différents. Cela permet d’obtenir une somme plus importante de sens que si l’on prend chaque œuvre isolément. La trace enfin est marque d’une absence, mais plus encore, celle d’un passage : « le JA […] rend bien compte de l’atelier d’écriture et du glissement des jours. »

L’atelier : La Genèse d’Antigone : les propos de R. Michel ne se centrent pas sur les écarts entre ce qui est rendu public dans l’œuvre et ce qui est tu (ce travail, nous explique-t-il, relèverait davantage d’un travail sur les manuscrits.
Passage à la première personne : la première version d’Antigone a été écrite à la première troisième personne ; mais pour Bauchau, elle sonne faux. Il réécrit donc le premier chapitre grâce au « je » (ce qui lui paraît beaucoup plus naturel.) Sa décision est prise au chapitre XI (Polynice) : c’est dans le « je » que réside l’alchimie mystérieuse de Bauchau : « le « je » est appelé par le texte ». Le « elle » produisait une distanciation, frein à l’écriture (HB se sent en effet proche de son Antigone). Dans ce récit, la mémoire se trouve au centre de tout : - Œdipe est rendu immortel par ses chants / le périple de celui-ci va être gravé dans la montagne (traces) / Antigone elle-même est immortalisée grâce au chant d’Io. L’art (chant) est en cela une trace de la mémoire qui défie la mort (exemple des statues). L’absence du pronom « elle » est à mettre en rapport avec la vie d’HB : en effet, la maladie de sa femme est aussi une absence (Alzheimer) ; HB se rapproche donc d’Antigone en s’éloignant de sa femme et de sa perte.
Deuil et mélancolie : le Journal est une variation sur la mémoire heureuse, et empêchée à la fois. C’est un défi d’espérance, car HB fait en fait des provisions de souvenirs ; il lutte contre l’oubli en faisant cela. La datation est donc pleine de sens : elle appuie sur l’unicité de l’événement.

La déviance de la « narration simultanée » : HB choisit un narrateur homodiégétique, ancré dans le présent. Cela produit un effet étrange, où il n’y a pas de place pour le temps du passé en tant que cadre du récit. Aussi Antigone n’est pas un monologue intérieur ; le défi narratologique d’HB, c’est de « raconter une histoire dans un type de discours qui n’existe nulle part dans les discours naturels. » HB construit un monde (« univers fictionnel ») dans lequel le lecteur peut s’immerger. Le texte « simule un flux de conscience (verbale ) ». Le lecteur « est amené à penser les pensées d’Antigone. » Le « je » permet une narration naturelle, d’autant plus que le lecteur est invité à s’identifier au narrateur, et comme il est « immergé dans un univers saturé affectivement, il devient actant. » :ce n’est pas tant le lecteur qui possède l’œuvre que l’œuvre qui le possède. Le texte produit un « effet de songe » (due à l’incongruité et l’invraisemblance du narrateur qui meurt à la fin ; on parle aussi d’ « inquiétante étrangeté ») Cela provoque une opacité du texte : il y aura toujours une reste incompréhensible. Pour ce qui est du présent, il tient à remplacer tous les autres temps : il réfère au présent, bien sûr, mais aussi au passé et au futur ; c’est un « temps du rêve ». On note l’aspect fluide qui respecte celui d’une parole « qui dit en se cherchant ». HB nous fait ENTENDRE Antigone, sans nous la narrer. La narration simultanée permet une focalisation absolue sur Antigone. Habituellement, il existe dans l’écriture un hiatus temporel minimum ; chez Bauchau, cet écart est réduit à zéro : « le moment de la narration est le moment de l’expression. » Celui qui LIT VIT les expériences d’Antigone. Dans le JA cependant, le hiatus persiste parfois.

Un art poétique : Raymond Michel expose ici l’idée d’une « hésitation générique » : entre roman, pièce de théâtre et poème, il y a une hésitation. Dans le roman, il existe une trace du jumeau théâtral mort-né. Le présent du récit est un temps théâtral, où coïncident le dire, le faire et le voir. La poésie réside dans « les thèmes, le rythme et le choc des mots. » Le rapport entre le désir et l’écriture est entretenu par l’écrivain. Le JA comporte des traces de la Genèse d’Antigone ; pour HB, il y a deux phases dans la naissance de l’écriture : une où il faut « laisser monter », et l’autre où il faut « mettre en ordre ». C’est l’objet du JA : « le JA permet d’écouter la voix et le désir d’Antigone (« Journal rêve ».) Aussi, l’écriture engage le corps ; elle n’est pas la transcription « en mots en phrases et en texte des significations, des référents qui préexistaient à tout langage. » L’écriture est TRAVAIL et DEMANDE. Le JA montre des voix qui surgissent et qui transforme ce qui monte en œuvre (la transformation est comparée par Raymond Michel à la technique cinématographique du montage, qui est une véritable opération pour mettre en ordre, car l’ordre qui est retenu n’est pas celui de la production initiale. Le JA est un roman de l’écriture, où l’on voit le langage brut à nu. Il ne faut pas y voir les clefs et les causes premières de l’œuvre, mais un récit où l’auteur naît PAR son œuvre. C’est le récit d’une co-naissance d’un style et d’un auteur ; on peut y voir le drame de l’écriture, où sont mises en scène les intentions et les résistances de l’auteur.

L’incipit, un récit sous le signe de l’espérance : Michel Raymond souligne le lien fort qui unit l’écriture d’HB et celle de Baudelaire. (notamment en ce qui concerne le motif de l’espérance.) HB et ses personnages sont souvent « sur la route », comme ceux de Claude Simon et Baudelaire. Chez HB, la venue de l’écriture est incertaine ; elle est comme la marche du géant aveugle, Orion. Le JA décrit ce trajet, mais il n’est pas seulement un journal de bord ; c’est un véritable texte littéraire qui appelle la pensée.

Le glissement des jours : l’auteur de l’article tente ici de déterminer la portée des moments de saisie de la fugacité du temps et ses enjeux dans le texte. [je n’ai pas trop compris ce passage, donc vous pourrez vous référer au texte fournit en pièce-jointe, p.25]

« Réenchanter la vie » : on note que les personnages d’HB l’accompagnent dans la vie et vers la mort. Cependant, Antigone est un personnage de l’avenir, et qui est donc un terrain favorable à la transmission d’une parole. Cette écriture est tournée vers le futur : « elle n’est jamais vestige d’un passé à reconstruire, elle est expérience de ce qui peut advenir. » D’où l’espérance d’HB et de ses œuvres, qui laissent une trace de passage, mais également et surtout, qui ouvrent un passage.
Ainsi, la lecture du JA par son auteur n’est pas seulement critique (visée de perfectionnement, de modification) ; elle tente de COMPRENDRE et d’INTERPRETER l’œuvre elle-même. HB est en dialogue constant avec ses textes. L’œuvre n’est pas simplement formelle ; elle est une « proposition de mondes que le lecteur est invité à habiter. »

La rose trémière : [pareil que plus haut, voir p. 27 pour plus de renseignements]

[Les derniers mots de l’article, pour ne pas dénaturer la conclusion de Raymond Michel] : « Ce qui fait peut-être l’originalité et la modernité du Journal d’Henry Bauchau, c’est cette volonté farouche parfois d’arrêter le temps en saisissant l’éphémère des petites choses, seule promesse sûre d’éternité. Du moins l’écriture de Henry Bauchau met en scène cette tension entre d’une part le trop plein de la mémoire culturelle, celle du mythe en l’occurrence, l’ambition de certains personnages de transformer la vie et le monde et d’autre part la recherche d’un dépouillement délibéré, d’une stase dans l’éphémère des choses. La sagesse que nous pouvons tirer du Journal d’Antigone tient, peut-être, dans la mise en avant, bien discrète, encore, j’en conviens, de cette attention portée à la surface des choses les plus humbles, à “ une vie plus naïve, plus tournée vers la nature qui nous parle toujours de l’existence1 ”. Le dernier Journal d’Henry Bauchau, Passage de la Bonne-Graine, procédera à une amplification significative de ce qui n’est encore que trace dans le Journal d’Antigone. »

Source de l'aricle: Le Journal d'Antigone d'Henry Bauchau ou les mouvements de l'écriture, Raymond Michel, UFM de Lorraine / CELTED Université de Metz.

                                                                                                         

Source:  Travail de Mickaël Pied - 20.02.2009 à 18h39 -

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