jeudi 26 février 2009

Travail d'étudiant(e): L'image du corps dans Erec et Enide, de Chrétien de Troyes


Introduction
Erec et Enide est un des romans de Chrétien de Troyes, on peut dire sans erreur qu'il appartient au cycle arthurien. Le récit commence alors que le roi Arthur prend la décision de perpétuer la tradition de la chasse au cerf blanc dans son royaume. Cette tradition consiste en une chasse réunissant les chevaliers du royaume, celui qui tue l'animal doit embrasser la plus belle demoiselle présente. Cependant, chaque chevalier qui ne serait pas d'accord sur le choix du vainqueur peut le défier en joute afin de sauver l'honneur de sa demoiselle. Au cours de la chasse, le jeune prince Erec fils du roi Lac reste en retrait avec la reine Guenièvre et sa suivante, lorsque soudain ils croisent sur leur chemin un chevalier mystérieux accompagné de sa demoiselle et d'un nain. Après une altercation avec le-dit nain, Erec décide d'aller laver son honneur et celui de la suivante de la reine qui a été blessée par le nain, en suivant le chevalier afin de se battre en duel avec lui. Le récit débute donc sur deux problèmes liés au corps, c'est-à-dire celui de la beauté, et celui du corps malmené.

I. Le corps symbolique 
Les faits du corps semblent tous être revêtus d'une symbolique particulière qui, avec l'éloignement temporel, peut nous échapper. Tout d'abord, le baiser. Celui-ci est au centre de l'action du récit. En effet, par celui-ci Arthur désigne la jeune fille promise à Erec comme la plus belle jamais vue, en la prenant dans ses bras et en la « baisant ». La question qui reste en suspend est de savoir de quel type de baiser il s'agit. Est-ce un baiser sur la joue, ou sur la bouche? On pourrait peut-être supposer que, comme dans la Bible (cf la désignation du Christ par Judas), le baiser de désignation se fait sur la bouche, de plus on note la différence de vocabulaire entre « embrasser » qui désigne l'accolade, et « baiser » qui serait donc le fait d'embrasser quelqu'un sur la bouche. Ce baiser n'a rien à voir dans sa signification avec ceux échangés par les amants. 
Dans le domaine de la symbolique du corps, on voit souvent dans le roman que le personnage quel qu'il soit fait placer ce qui lui importe à sa droite, pendant un trajet par exemple.
Par exemple, un tel va faire placer un beau cheval qu'il vient de gagner à sa droite lors d'un déplacement. La droite semble revêtir une importance capitale dans la symbolique médiévale. C'est la main droite qui tient le sceptre (on le voit au moment où Arthur fait Erec roi à la suite de son père Lac et lui met le sceptre dans la main droite).
Cette importance rejoint la place prépondérante qu'occupe la main dans le langage du corps au moyen-âge. Chez Le Goff la main est symbole de commandement et de protection, mais aussi opératrice de la prière. Le scandale est donc total lorsque le nain du mystérieux chevalier au début du roman frappe la suivante de Guenièvre d'un coup de fouet sur la main. L'affront n'a pas l'air plus grand lorsqu'il frappe Erec au visage. La main droite est la main noble, la gauche est celle du Malin (cf la désignation de la main gauche en latin: « senestra » qui a donné « sinistre ».)Un autre exemple nous montre l'importance de la main droite: « (Enide) se signa de la main droite comme une femme bien élevée sait le faire./ De sa destre main s'est seigniee come fame bien anseignee. ». 
La symbolique du corps s'allie ici avec les représentations des différents âges de la vie. La vieillesse apparaît dans le récit comme gage de sagesse. Citons par exemple le personnage du père de Enide, le vavasseur chez qui Erec est logé lors de sa première aventure: « C'était un bel homme, chenu et blanc, de bonne et de noble souche./ Biax hom estoit, chenuz et blans, deboneres, gentix et frans. » La jeunesse quant à elle est montrée par l'absence de barbe chez les hommes.
Enfin, pour ce qui est du corps symbolique, la méchanceté est souvent montrée par la déformation physique. De fait, à l'exception des rois nains venus assister aux noces d'Erec et Enide, les nains sont perçus comme des personnages vils et mauvais. De même, Erec est amené à se battre avec deux géants qui malmenaient un chevalier sans défense dans la seconde partie du roman. La diformité est le signe de la présence du Malin.

II. La question de la beauté 
L'action de tout le roman découle de la coutume que veut perpétrer Arthur de la chasse au cerf qui doit se solder par la désignation par celui qui a abattu l'animal de la plus belle fille de l'assemblée. La beauté apparaît dès lors comme une grande qualité, il n'y a pas de notion de vanité.  
Au sujet de Erec on peut lire: « Et plus bel homme ne s'était jamais vu nulle part. Il était beau, preux et noble (...). Que pourrai-je vous dire de plus de ses qualités?/ Et fu tant biax qu'an nule terre n'estovoit plus bel de lui querre. Mout estoit biax et preuz et genz (...). Que diroie de ses bontez? ». La beauté est, semble-t-il, une vertu parmi d'autres, et comme les autres vertus elle se doit d'être cultivée. Par exemple, on peut lire à plusieurs reprises des descriptions de l'ornement vestimentaire des personnages. Erec, entre autres est généralement richement vêtu d'or et d'hermine.
De même, la reine Guenièvre, dès lors qu'elle apprécie quelqu'un et veut contribuer à son honneur, lui offre de riches tissus et de somptueuses parures.
Il semble que la beauté doive nécessairement être mise en valeur. Quand Erec est accueilli chez le vavasseur il s'étonne auprès de son hôte de la pauvreté avec laquelle Enide est vêtue: « Dites-moi, bel hôte, pourquoi votre fille qui est si belle et si sage est-elle vêtue si pauvrement et si chichement?/ Dites moi, biax ostes, fet il, de tant povre robe et si vil por qu'est vostre fille atornee, qui tant est bele et bien senee? ». Peut-être peut-on établir un rapport entre la beauté et la richesse.
Noblesse et beauté semblent aller de paire, donc la beauté serait plus répandue parmi les seigneurs et dames. Le vavasseur était un petit chevalier, à cause des guerres il a tout perdu. Enide est tout de même noble, d'autant plus qu'elle est la nièce du comte de la ville. Elle est pauvrement vêtue car son père refuse de la promettre à un homme qui serait moins qu'un comte ou qu'un roi, elle doit donc attendre qu'un homme de ce rang la demande en mariage, la richesse ne pouvant venir que par là. Cependant elle est d'une grande beauté de visage et de corps. Dans un premier temps on dit seulement que c'est Nature qui la créa, puis elle est comparée à Yseut la Blonde, son teint est comparé à la fleur de lys, ses yeux à des étoiles. Ensuite la description du travail de Dieu arrive. « En vérité, elle était faite pour regarder: on aurait pu s'y mirer comme dans un miroir./ Ce fu cele por verité qui fu fete por esgarder, qu'an se poïst an li mirer aussi com an un mireor. » Plus loin dans le roman Enide sera aussi comparée à Hélène. La description de sa beauté se fait dans l'ordre suivant: chevelure, front, visage, teint, yeux, nez, bouche, yeux. Notons également que sa beauté se fait guérisseuse: « A sa vue, sa force s'accroit. Grâce à sa beauté et à l'amour qu'il avait pour elle il retrouve toute son audace./ Tot maintenant qu'il l'ot veüe, se li est sa force creüe. Por s'amor et por sa biauté a reprise mout grant fierté. »
De plus la jeune fille est si belle que le seul parement qu'Erec accepte de lui voir revêtir est une robe appartenant à la reine elle-même. Enide doit donc garder ses guenilles jusqu'à ce qu'elle soit présentée à Guenièvre qui lui fera offrande de robes. Elle est ensuite parée par les servantes de la reine, avec un fil d'or dans les cheveux et des bijoux. Future reine elle-même, elle ne peut porter que les effets d'une reine.
Les hommes ne sont pas en reste au sujet de la beauté, pour ce qui concerne Erec lui-même, la foule de la ville admire le fait qu'il soit bien fait: « Il est très bien fait et bien taillé de bras, de jambes et de pieds./ Mout est bien fez et bien tailliez de braz, de janbes et de piez. ». La beauté semble résider aussi dans le fait d'être constitué comme il faut pour pouvoir combattre. La parfaite constitution apparaît comme quelque chose d'assez rare ou du moins d'assez important au moyenâge pour être constaté.
On peut aussi remarquer que le beau corps est ouvertement perçu comme un objet de désir.
Au sein du jeune couple, formé par Erec et Enide, on voit que le corps se fait objet de désir dès lorsqu'ils sont seuls. On peut voir une allusion aux plaisirs de la chaire au moment où Erec est le plus impatient de célébrer ses noces avec la jeune fille: « Le délai avait été très pénible pour Erec: il ne voulait plus attendre./ Li atandres mout li grevoit: ne volt plus sofrir ne atandre. » Description plaisante de la nuit de noce. On s'en tient au récit des regards échangés et des baisers nombreux, mais le sous-entendu est intense. (p52)

III. La prédilection pour le corps meurtri 
Le corps est mis en scène aussi dans des actes de barbarie. Erec sauve un homme de deux géants dans la forêt, ce dernier est battu par les deux personnages monstrueux, jusqu'à l'os. Il perd tant de sang que son cheval en est couvert. On peut noter la prédilection de Chrétien de Troyes pour les descriptions de combats et de blessures sanglantes (cf p109).
Pendant le combat de la Joie, la description montre les parties du corps que les deux chevaliers frappent : « Ils se martèlent tant les dents, les joues, le nez, les poings, les bras, et ce qui est pire, les tempes, la nuque et le cou, que tous les os leur font mal./ Tant se sont martelé des danz et les joes et les nasez et poinz et braz et plus assez temples et hateriax et cos, que tuit lor an duelent li os. »
Pour qu'un combat soit important, il faut montrer son extrême violence, elle vient accentuer la force et le courage des chevaliers qui y participent. Le bon chevalier est celui qui peut encore se battre alors qu'il est blessé en plusieurs endroits, blessures qui seraient venues à bout d'un homme normal, et qu'il est aveuglé par le sang qui lui coule de la tête dans les yeux. On note l'importance des joutes chevaleresques qui sont le moment de montrer à tous sa valeur de chevalier.
Dans ces descriptions fortement imagées, le coeur apparaît comme le siège de la vie: « son coeur s'arrête, son âme s'envole./ L'ame s'an va, li cuers li faut. » ce qui montre une partie des connaissances médicales de l'époque. De même, au sujet du corps meurtri, la souffrance morale semble devoir se traduire par une souffrance physique. De fait, quelqu'un qui souffre ou est malheureux se tire les cheveux et déchire son visage aussi bien qui ses vêtements. La différence est faite entre un teint clair naturel et un teint blême du à la fatigue et au chagrin.

Conclusion
Ainsi, on peut voir que dans ce roman l'usage des références au corps n'est pas innocent. En effet, dans la littérature médiévale chaque partie du corps humain revêt une symbolique précise, qui induit une signification particulière pour le passage où elle est évoquée.

                                                                                                         

Source:  Travail de Marie-Anne Le Lannou - 26.02.2009 à 12h11 -

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