mardi 3 mars 2009

Article: Démythification et utopie dans Médée, Voix de Christa Wolf

Avant-propos

Le mythe est un objet de connaissance, un objet historique. Il s'agit de l'étudier à travers la condition postmoderne. Le XXème siècle est un double désenchantement. Les récits mythiques ont perdu leur légitimation. Mais, le désenchantement du monde ne s'accompagne pas de la mort des mythes.

 

Démythification et utopie dans Médée, Voix de Christa Wolf 

Démythification : déconstruction d'une image mythique. 

La littérature porte un vif intérêt pour la figure de Médée. Les auteurs disculpent l'héroïne de certains méfaits qui lui sont attribués par la tradition. Tous insistent sur son statut d'étrangère. Christa Wolf est originale dans la mesure où elle innocente son infanticide. En ce sens, elle diverge de la version euripidéenne dominante (Euripide = le premier à avoir imaginé que Médée avait tué ses enfants) mais rejoint les sources antiques : enfants assassinés par les Corinthiens. Le but de Wolf n'est pas seulement d'annihiler  l'image maléfique de Médée, mais de montrer pourquoi et comment cette dernière a pris le dessus.

 

Mise en place d'un dispositif novateur aux confins du théâtre et du roman : c’est un roman par voix, sans narrateur apparent, qui nous plonge dans différentes consciences (celle de Médée et de ses proches amis ou ennemis). L’intrusion du lecteur dans ces monologues intérieurs permet de comprendre comment une opinion publique manipulée transforme Médée en bouc émissaire. Mise en péril de l'image des Corinthiens par elle (elle n'a donc plus de place dans espace social = marginale).

Médée est dépossédée de son droit à choisir et à dire son histoire. La conséquence, c’est que l’image de la mère infanticide lancée par Euripide prime et la réduit au silence. Pourquoi une telle représentation ? Pour justifier et consolider une domination. C.W dénonce une représentation conforme aux besoins des puissants.

Selon C.W, Médée paye cher son appartenance à une culture matriarcale dans un monde qui cherche à renforcer le pouvoir des hommes et à promouvoir des valeurs masculines.

 

De nombreuses questions submergent : Médée, Voix = mythe de l'exclusion du féminin ?

Forme du récit :

  • une logique fragmentaire (6 voix différentes) assujettie à un ordre implicite qui crée une intelligibilité globale pour le lecteur.
  • Ordre chronologique : chaque voix s'exprime après la précédente dans le temps de l'histoire = les discours dans le récit se succèdent dans le même ordre que les instants énonciatifs dans l'histoire. Procédé qui permet au lecteur de reconstituer la suite des évènements à travers les analepses contenues dans les propos de chaque voix. (Cf. : voir la fiche de lecture sur Médée). Le premier et le dernier chapitre sont dévolus à Médée.
  • Métamorphose de l'héroïne : 1) plongée  dans réflexion sur le monde et sur soi-même, 2) chassée de la cité et de son monde intérieur. Femme ouverte et attentive furie, parole cri/ malédiction ( la violence symbolique = seul espace de liberté). Médée a le beau rôle ici : victime des préjugés et de l'aveuglement humain.

Mécanismes transformant Médée en bouc émissaire :

·                     accusation portée contre la « barbare » fait taire mauvaise conscience des Corinthiens.

·                     Plus simple d'imputer à l'étrangère le séisme et la peste que de se confronter aux dysfonctionnements menaçant l'unité de la cité.

Mesure la perméabilité des consciences et la façon dont une vision des choses finit par l'emporter. Agaméda influence Akamas, Jason, Glaucé, l'entourage de Créon. Il y a une guerre des représentations qui désigne les gagnants et les perdants (p229).

Derrière hétérogénéité des discours des différents personnages, il y a un « supra discours ».

Cette polyphonie romanesque permet de désigner la réalité ultime qui se cache derrière toute représentation. Le visage de Médée est façonné par le discours des autres, discours organisé autour d'un système d'oppositions que le roman de Christa Wolf dénonce comme illusoire. Il y a remise en cause de notre vision du mythe, on est accusé de participer au discours dominant. Cette fiction nous invite à reconstruire les fondements de nos représentations. Médée est diabolisée car elle exhibe sa différence, une différence absolutisée ; or la différence n'est jamais totale. L’illusion joue un rôle dans cette incapacité à voir le même dans l'autre, à se voir dans le visage de l'étranger.

Une série d'oppositions :

-        Corinthiens et Colchidiens (cérémonies funéraires = traduction d'une philosophie; place différente attribuée aux femmes, développement économique Corinthiens plus riches).

-        Colchide = l'archaïque et Corinthe = le moderne.

= des différences qui n'ont rien d'absolu. Colchide et Corinthe ont connu le même état politique et social, où femmes jouaient rôle prépondérant, ce que reflète le culte de la déesse. Seule diffère l'allure à laquelle elles s'éloignent de ce passé identique. Refoulement du féminin dans les deux cités. La guerre des sexes est gagnée par les hommes.

Récit mensonger qui fabrique image d'une intruse car barbare et femme.

Christa Wolf s'appuyant sur analyses de René Girard et thèses marxistes nous montre qu'il n'y a pas de meilleur bouc émissaire que la femme. L’auteur ne défend pas pour autant le matriarcat des origines.

Médée = esprit fort qui traque le travail de l'oubli, de l'erreur, ou de la croyance à l'œuvre dans tout récit.

Médée confronte les faits et les paroles, démonte les mécanismes d'autojustification, les discours de pouvoir, mais ne proclame aucun manifeste. Clôt le roman sur une interrogation.

La voix du personnage dans la fiction nous parvient tandis qu'est mise en scène la distance à parcourir  entre fiction et monde réel, passé supposé de l'histoire et présent de lecture. Distance temporelle et imaginaire = espace sans direction où époques se rencontrent (cf. avant propos) : on ne sait pas si Médée vient vers l'auteur ou l’inverse.

L’auteur parle par l’intermédiaire de son personnage situé en arrière dans le temps. Le personnage sert à créer un espace utopique.

Féminité =  une manière d'être. Cf. comportement de Médée choquant pour les Corinthiens. Le corps participe à la pensée (ex : exercice de méditation de Médée pour calmer son angoisse). Intelligence et sentiments. Il n'y a de parole qu'incarnée et ancrée dans les émotions. Médée met l’accent sur l’unité de la personne. monde masculin qui se bâtit sous le signe de la division intérieure et de l'oubli des autres. (ex : le roi n'est pas une personnage mais une fonction selon Akamas. C'est pourquoi Créon a deux visages : celui affiché en public et celui que l'on voit en privé.). Dualité inscrite dans le pouvoir. Corinthe : ville des vivants se reflétant dans celle des morts (cf.: épigraphe d'Adriana Cavarero).

La peur de la mort + le souci de la gloire définissent tous les personnages au pouvoir dans le roman.  (angoisse de mourir, gloire présente, nom qui traverse les âges, etc.).

La vie concrète du corps est bornée par la naissance et la mort. Etre présent à son corps = se voir muable et mortel, être capable de regarder en face naissance et mort (ex: Médée confrontée à la naissance + à la mort de son frère).

 

On ne saurait être davantage dans le refus du corps et de la femme = les deux sont associés par un trajet imaginaire : l'oubli du corps impliquant naissance, signifiant négation de la mère et de la femme.

Médée s'oppose à Akamas, comme le concret à l'abstrait, le corporel à l'immatériel, ou le fini à l'infini. Valeurs féminines perdues lors du patriarcat. 

Christa Wolf n'offre pas d'alternative au patriarcat car elle n'idéalise pas un monde du matriarcat même si nostalgie du monde féminin. Elle se cantonne à réintégrer des valeurs absentes du champ de la pensée,  et à évoquer un autre monde possible.

 L'auteur entrelace trois temporalités dans son roman polyphonique : présent de l'écriture, passé de l'histoire racontée et avenir ( incertain) de l'utopie appelée par le livre. Car les interrogations de Médée = interrogations du présent. 

Légende de Médée = élaboration collective visant à asseoir un pouvoir, un récit adopté comme seul possible, donc vrai pragmatiquement. Mythe = « système de communication » un « message ouvert à l'appropriation de la société » (expressions de Roland Barthes dans Mythologies), et qui doit être l'objet d'une démythification. L’image de la mère infanticide, de l'étrangère à la barbarie inhumaine dissimule la violence que le pouvoir patriarcal fait subir aux femmes.

 

Source de l’ouvrage: La dimension mythique de la littérature contemporaine, Ariane Eissen et Jean-Paul Engélibert, La Licorne (2000)

                                                                                                         

Source:  Travail de Coralie Vigneron - 03.03.2009 à 23h04 -

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