mardi 17 mars 2009

Commentaire composé: Pages 188-193 (Le Docteur Jivago)


Explication de l'extrait du Docteur Jivago, 5ème partie, ch. VIII (p.188-193)


Boris Pasternak naît à Moscou en 1890 et meurt en 1960. Il est témoin de l'histoire mouvementée qu'a connu la Russie au XX°. Il salue la révolution de 1917 mais reste en désaccord avec l'idéologie marxiste. Il ne conçoit pas que l'art soit soumis à des impératifs politiques. Cette vision de la pratique artistique lui coûtera cher durant le stalinisme ; il connaît la disgrâce et doit se retirer de la vie publique après avoir connu la faveur du régime. Ainsi, sa vie comme son œuvre ont été largement marquées par le contexte historique. Dès le milieu années trente, Il entreprend l'écriture de textes en prose qui deviendront Le Docteur Jivago. Achevé en 1955, ce roman est à la fois une fresque historique des « années terribles de la Russie », un roman d'amour et une fable symbolique.  Dans la partie "L'Adieu au passé", l’action se situe dans la petite ville de Méliouzèiev. Lara et le docteur Jivago travaillent dans l'hôpital de la ville. La guerre les a réunis, lui est médecin militaire et elle s'est engagée comme infirmière. Notre extrait se situe peu de temps après le retour de Lara. En effet, elle était partie en voyage près de Zybouchino, bourgade qui avait été quelques temps auparavant un lieu d'insurrection. L'on peut remarquer que cette entrevue entre Lara et le docteur était annoncée dès le début de la cinquième partie, à la page 172 : « Le travail rapprochait souvent et de très près, Jivago et Antipova. » L'on peut alors se demander comment la mise en scène et en paroles de ce chapitre, annonçant de manière symbolique la révolution de 1917 et la relation amoureuse entre les deux personnages, préfigure les changements imminents. Dans cette scène, un ensemble de péripéties futures ainsi que les enjeux de la future relation entre les deux collègues se mettent en place ; les modes de communication langagière et scénique sont ainsi porteurs de sens et d'une réflexion sur les limites du langage. Enfin, ce chapitre comporte une portée symbolique en lien avec l'Histoire et le cours du roman. 


I - UNE ENTREVUE AMBIGÜE


1°) Une attirance mutuelle

Situation de la scène (cf. intro) : Lara est juste rentrée de la campagne, Jivago veut la voir avant son propre départ pour Moscou. Il est allé jusque devant sa chambre la veille, mais a renoncé : il met son initiative à exécution ici et a une "entrevue" avec elle (l.1). De plus, Jivago choisit son moment : il va trouver Lara juste avant son départ, ce qui place en quelque sorte cette entrevue sous le signe de l'urgence ; comme lui et Lara vont bientôt se séparer, c'est peut-être le moment idéal pour lui dire ce qu'il pense... Néanmoins, tous deux sont mariés et tenus à quelqu'un qu'ils aiment... mais qui est loin. Le contexte de guerre est également particulier : Jivago et Lara sont coupés de leur famille et, ainsi, ils se rapprochent dans le cadre de leur collaboration à l'hôpital. Ils sont "dans le même bateau". Les marques de leur attirance mutuelle et de leur proximité sont nombreuses dans ce passage. Entre autres, l'on peut citer les paroles de Lara p.189 (l.24) : « Vous me taquinez tout le temps (...) », qui révèlent que Jivago et elle ont l'habitude de se fréquenter et de se « chercher. » Plus profondément, les deux personnages semblent être en phase et se comprendre : voir ce que dit Lara p.192 (l.132-133) : « Je sais ce que vous voulez dire. Je l'ai éprouvé moi-même ». Leurs pensées communes les rapprochent de manière étroite. Enfin, p.193, Jivago se trahit lui-même par ses propres paroles : il en dit trop sur ses sentiments et Lara s'empresse, en femme honnête et vertueuse, de le repousser ; mais l'on sent tout de même que derrière ce refus se cache une attirance plus profonde...


2°) Une atmosphère propice 

L'atmosphère de cette scène semble propice à la séduction, comme on peut le constater dans la description qui en est faite p.188-189 (l.11 à 16). Tout d'abord, l'on se situe le soir, c'est donc le fin de la journée de travail, les confidences sont sans doute plus aisées à faire à ce moment-là ; d'autre part, cet office est un lieu où l'on a l'habitude de se « donner rendez-vous » (p.188), donc un lieu on ne peut plus apte à accueillir un couple désirant s'épancher, etc.... Par ailleurs, les fenêtres sont ouvertes, ce qui confère à l'office une odeur de « fleur de tilleul (…), l'amer parfum de cumin des vieilles branches » : c'est donc un lieu pénétré par les senteurs de la nature, des arbres et des fleurs et cela ne semble pas laisser insensibles les deux protagonistes. L'office est enfin plein de « l'odeur légèrement entêtante des deux fers à air chaud dont Larissa Fiodorovna se servait alternativement (...) » et Lara repasse durant tout la scène ; l'on se doute donc qu'elle et Jivago seront comme enivrés par la chaleur humide et vaporeuse des fers à repasser tout au long de la scène, ce qui accentue l'effet « troublant » que le lieu et son atmosphère ont sur les personnages.

L'activité incessante et intense de Larissa Fiodorovna durant tout le passage imprime à ce dernier un caractère de hâte, d'urgence, de densité pourrait-on dire. La scène est en effet ponctuée et rythmée par les commentaires de Lara et ceux de Jivago sur son ouvrage : par exemple à la p.189 (l.34) : « Ce que ces fers refroidissent vite ! » ou encore à la p.190 (l.79) : « Laissez vos fers une minute, et écoutez-moi » et p.191 (l.105) : « Repassez, repassez, s'il vous plaît, enfin repassez votre linge, ne faites pas attention  à moi, moi je vais parler. » Cette urgence à repasser activement pour ne pas laisser refroidir les fers peut se retrouver dans l'urgence de cette ultime entrevue entre Larissa et Jivago, ce-dernier ne pensant plus avoir d'autre occasion pour faire comprendre ses sentiments à sa collègue...


3°) Mise en scène et théâtralité

L'entrevue entre Jivago et Larissa Fiodorovna est construite dans une large mesure comme une scène de théâtre. Elle est essentiellement composée d'un dialogue : sur les 194 lignes que contient l'extrait, 36 seulement sont consacrées à de la narration. Le dialogue entre les deux personnages pourrait être assimilé à un dialogue théâtral, si ce n'est sa présentation typographique qui respecte les codes du genre romanesque. De plus il est particulièrement vivant, parsemé d' « indications scéniques », notamment concernant le « jeu » des deux personnages avec les fers à repasser ; ainsi, il est facile de s'imaginer visuellement la scène et ses mouvements ( par exemple, voir à la p. 189, l.36 : « Voulez-vous me passer celui qui est chaud, si ça ne vous dérange pas. Là, dans le trou du tuyau. Et mettez celui-ci à la place. Là. Merci. » ou encore, p.191, l.121 : « Je vais vous donner l'autre fer », etc.).

La narration occupe quant à elle une place particulière dans cet extrait : elle présente deux aspects principaux. Dans les premiers paragraphes, on peut l'assimiler à des didascalies théâtrales qui précisent le décor et la « scénographie » (voir les trois premiers paragraphes), et donc la considérer comme des indications de jeu données aux « acteurs-personnages », comme le tremblement de la voix du docteur à la l.150, le « regard sérieux et étonné » de l'infirmière l.152 (voir encore des l.177 à 179). La narration est parfois ambiguë : on peut le constater dans les quelques phrases suivantes : « Sa voix avait de nouveau trahi le docteur. Il eut un geste irrité de la main et, avec le sentiment d'avoir commis une maladresse irrémédiable, il se leva et alla vers la fenêtre. Il tourna le dos à la chambre, posa la joue sur sa main, s'accouda à l'appui et enfonça au cœur du jardin plein d'ombre un regard distrait, qui cherchait l'apaisement, un regard qui ne voyait pas. » En effet, la narration semble ici être à la fois indication de jeu (voir les verbes d'action), mais elle reste tout de même romanesque, précisant l'intériorité des personnages (voir les marques de sentiment et de subjectivité).

La toute fin de l'extrait comporte de la narration purement romanesque, concise et elliptique. La concision montre la brutalité et l'âpreté de la séparation des deux êtres. La construction par parataxe des deux dernières lignes est mise en relief par le changement de paragraphe, ainsi que par le parallélisme de ces deux paragraphes : tous deux sont composés d'une seule phrase, d'une seule proposition et sont d'une longueur à peu près identique. La chute de ce chapitre donne l'effet que la scène entière implique cette fin-là : le débordement sentimental de Jivago est de trop pour Larissa Fiodorovna et la fait fuir. Fuir Jivago (« Il n'y eut plus entre eux d'explication de ce genre ») et fuir Méliouzéiev (« Une semaine plus tard Larissa Fiodorovna partait »).


II – ENJEUX D'UNE ENTREVUE PRISE DANS LE FLUX DE L'HISTOIRE


1°) Jeux et abus de langage entre deux êtres

Il est manifeste, dans cette scène, et nous l'avons vu, que des sentiments sont en train de naître entre Iouri et Larissa. Ceci est particulièrement manifeste à travers la conversation qu'entretiennent les deux collègues. En premier lieu, le langage est l'occasion d'une sorte de jeu de séduction entre Lara et Jivago. L'on remarque que c'est le docteur qui engage les choses et tente une approche envers Larissa. A la page 189, il s'enquiert de ce qu'elle fait : il commente ses actions (l.22), prend des nouvelles sur son voyage (l.32-33) puis sur le Zemstvo (l.46). Les Zemstvo ont été mis en place par Alexandre II ; ce sont des assemblées locales élues à l'échelle des cantons. Ces assemblées se veulent concernent toutes les classes sociales, tant les paysans que les artisans, les commerçants, même les aristocrates. D'autre part, c'est en majorité le docteur qui relance et anime la conversation. Puis il tente d'aborder des sujets plus intimes, mais Lara contrecarre ses projets : prenons pour exemple la p.190 (l.82). Jivago montre à l'infirmière une marque d'attention et d'intérêt certaine : « Comme je voudrais que vous partiez avant tout ce gâchis... » ; et Lara de couper court : « Il ne se passera rien. Vous exagérez (...) ».

Le langage semble également être l'occasion d'un petit jeu entre les deux collègues : reprenons l'exemple de la p.189 : « Vous me taquinez tout le temps en me disant que je ne partirai jamais d'ici ». A la p.191, Jivago joue sur le sens du mot « dessous » : « Bon sang, un homme ne peut donc pas parler à une femme sans qu'on soupçonne aussitôt des « dessous ». Brr ! Que le diable emporte tous ces « dessous »... » Mais en disant cela, l'on comprend bien que Jivago reconnaît que ses entrevues avec Lara ne pas innocentes.

Enfin, Lara semble se perdre et se tromper dans le langage. Ceci est particulièrement manifeste dans ses paroles rapportées des l.17 à 20 : « Pourquoi n'avez-vous pas frappé à ma porte hier soir ? Mademoiselle m'a tout raconté. D'ailleurs, vous avez bien fait. J'étais déjà couchée et je n'aurais pas pu vous ouvrir ». Ici l'on sent bien que Lara se contredit et que ses dernières paroles sont antiphrastiques. Elle commence par regretter que Jivago n'ait pas frappé à sa porte la veille, puis se rattrape en affirmant qu'elle n'aurait pas pu le recevoir. L'on sent bien qu'elle se ment à elle-même et qu'au contraire, elle n'attendait que sa venue. A la p.190, Lara semble également se contredire dans ses paroles : elle loue les beautés de Razdolnoïé mais ajoute tout de suite après que la propriété a été « pillé(e) et incendié(e) », que « la grange a brûlé, les arbres fruitiers sont carbonisés, une partie de la façade a été abîmée par la suie », ce qui semble quelque peu incohérent.


2°) Inscription de la scène dans une perspective historique

L'histoire en cours sert de toile de fond à la discussion entre Lara et Jivago. Le paysage brûlé de Razdolnoïe porte la marque de récentes violences : « Au printemps on a un peu pillé et incendié". La guerre civile qui a suivi la révolution de Février-Mars 1917 n'est pas encore achevée au moment de cette entre vue.

Lorsque Lara parle de Zybouchino, son témoignage fait échos au chapitre 3 de cette même partie. Cette ville semble être le symbole des troubles politique qui ont suivit la révolution. En effet, une petite république d'influence anarchique y avait été proclamée par des déserteurs du 212° régiment. Or les Partisans du gouvernement provisoire formé par des libéraux souhaitent juguler l'anarchisme et réprime violemment cette insurrection. Cette ville reste cependant l'objet de nombreux fantasmes au sein de la population. Ainsi le "sourd-muet" dont parle Lara est l'un des personnages qui participe au mythe de Zybouchino. Il serait le lieutenant Blajéiko ancien sourd-muet qui aurait subitement retrouvé la parole et l'audition.

D'autre part, de façon symbolique, le vol de vaisselle est un exemple du fonctionnement du nouveau régime. Les expressions « à tout prix » et « nous savons ce qu'il rendent » traduisent le sentiment mitigé de Larissa envers les ordres qu'elle reçoit. Ce commandement vient du "District" c'est le représentant du gouvernement provisoire dans la région de Mélouzèiev. La vaisselle est "réquisitionnée" pour l'arrivée du "nouveau commissaire du front". Cela en dit long sur ce nouveau régime qui s'apprête à accueillir en grande pompe celui qui va réprimer dans le sang une insurrection de soldats.

Jivago, quant à lui, prononce des paroles prophétiques. Il a le sentiment de vivre un moment de calme avant la tempête : "Bientôt il y aura ici une pagaïe invraisemblable". Pour lui le moment présent est à la fois historique et déroutant. Le docteur annonce le début d'un changement irréversible en utilisant le champ lexical de l'absolu : « une fois dans l'éternité », « La Russie toute entière », « tout le peuple », « Personne pour nous surveiller ».  L'évolution est totale, et Jivago décrit le passage des situations individuelles à la situation collective. De même, cette entrevue est en quelque sorte un prélude à leur future relation. 


3°) Des personnages embarqués dans le flot de l'histoire

C'est l'histoire qui les rassemble. C'est elle qui va les séparer. La marche de l'Histoire s'inscrit dans la vie des deux protagonistes. Lara est sur le front car elle cherche son mari qui s'est engagé corps et âme dans la révolution. Depuis le début de la guerre il a disparu. Elle est devenue infirmière de guerre parce qu'elle pensait le retrouver sur le front. Le Docteur Jivago a été réquisitionné pour être médecin militaire. Ils ont tout les deux quitté leur famille à cause le la guerre.

Leur histoire intime en est également à un moment décisif : tous deux sont à la veille d'une séparation mais deviendront amants lors de leurs retrouvailles. C'est la guerre qui leur a permis de se rencontrer c'est aussi elle qui pousse Lara à rentrer auprès de sa fille et Jivago à retourner à Moscou près des siens lui aussi. 

Au moment de cette entrevue la guerre semble déjà perdu. Toute la Russie est tournée vers la révolution et la mise en place du nouveau régime. Ils sont entrain

Jivago pour sa part relève le parallèle entre sa situation et celle de la Russie : « La Russie toute entière a perdu son toit, et nous avec tout un peuple, nous nous trouvons à ciel ouvert ». De même, les qualificatifs « immenses et désarmés » (qu'il attribue aux hommes) pourraient tout à fait définir la Russie. 


III – LES "DESSOUS" DE L'HISTOIRE


1°) Une actualité qui fusionne avec le cosmos

Le personnage du Docteur Jivago est un poète, il ponctue son discours d'images poétiques et de figures de style. Il transpose ce qu'il vit dans un univers symbolique et la situation présente dans le cosmos. Pour lui, l'actualité trouve un écho et une raison d'être dans la nature. Ainsi, les règles qui régissent cette dernière entrent en correspondance avec l'époque dans laquelle il vit. 

Il fait aussi le lien entre ce qui se passe en Russie et une réalité plus universelle : « Et ce ne sont pas seulement les hommes. » Dans son analyse, il ne se limite pas à la situation nationale : ce sont alors tous les êtres humains qui sont susceptibles de connaître cette révolution. Jivago a le sentiment de s'inscrire pleinement dans l'humanité. 

Des topos du discours poétique se mêlent à sa parole : la nature est personnifiée. Les échanges entre être humains se répercutent dans la nature. Les débats et les discussions sont repris par les éléments. Ainsi,à la p.191 on peut lire « Les étoiles et les arbres se sont réunis et bavardent, les fleures de nuit philosophent et les maisons de pierre tiennent des meetings » : il met en parallèle les activité des habitants de Méliouzèiev et les paysages à l'aide de personnifications. Pour insister sur l'aspect collectif de ce changement, il répète une même structure : les éléments personnifiés sont au pluriel et associés à des termes de la "communication". 

Ces images font aussi la transition entre la réalité historique et la symbolique biblique. Par son interprétation, Jivago dépasse les faits, les analyse et les met en lien avec des univers symboliques. La référence à Saint Paul semble signifier qu'après avoir été longtemps dans l'erreur, la Russie a eu une révélation et entame un changement irréversible. Enfin, l'idée de liberté est associée au ciel et encore une fois, il y a là un lien entre le cosmos et la condition humaine.


2°) Les mots et les gestes dissimulent les sentiments

Lara et Iouri sont en train de tomber amoureux l'un de l'autre, nous l'avons vu et l'on se rend compte, dans ce texte, que bien souvent les mots et les gestes servent à masquer les sentiments naissants. Ainsi, quelque chose de plus profond se cache derrière la simplicité apparente de cette conversation. Tout d'abord, les deux amis abusent un peu d'un langage phatique pour ne pas aller droit au but, ils "tournent autour du pot" pourrait-on dire : les formules vides et phatiques peuplent le chapitre du début à la fin et plusieurs phrases semblent uniquement servir à meubler et contourner la conversation. L'on peut citer pour l'exemple les paroles de Jivago à la p.190 : « Ecoutez-moi. Laissez vos fers une minute et écoutez-moi. » puis à la page suivante : « ne faites pas attention à moi, moi je vais parler. Je parlerai longtemps » et « Mais repassez, vous dis-je. Vous vous taisez. Vous ne vous ennuyez pas ? Je vais vous donner l'autre fer. », ainsi que celles de Larissa Fiodorovna à la p.189 : « Comment dire cela en deux mots? » ou à la p.190 : « Voilà la question ». La fonction phatique de ces phrases a pour objet d'établir ou de prolonger la communication entre le locuteur et le destinataire sans servir à communiquer un message ; l'échange entre les deux personnages comporte donc une part importante d'inanité et de vanité et les mots servent à meubler la conversation, sans porter de sens essentiel.L'on peut également reconnaître à plusieurs reprises la valeur performative du langage dont use Jivago, dans les formules déjà citées telles que « Je vais parler », etc. De même, certaines paroles semblent servir uniquement à remplir la conversation, par exemple à la p.189, lorsque Lara dit «Ce que ces fers refroidissent vite ! » etc.  L'on comprend donc que quelque chose de plus profond se cache derrière les mots échangés et que l'enjeu du discours ne repose pas sur les mots eux-mêmes, mais est enfoui derrière la parole, diluée par les actions.

En effet, dans cette scène l'action semble être une protection, essentiellement en ce qui concerne Lara. Elle s'adonne très activement à son repassage, contrairement à Jivago qui, lui, use de la parole. Et à partir de la p.191, elle ne parle pratiquement plus, se contentant de repasser, et cette action sert de prétexte au docteur pour lui parler et relancer la conversation, comme on peut le constater dans les phrases citées précédemment. L'infirmière se sert de son ouvrage comme d'une protection qui lui évite de prendre la parole. 

Ainsi, cette scène est particulièrement importante dans l'oeuvre, car c'est la première qui place en confrontation les deux personnages dont l'histoire intense et passionnée se révélera décisive dans la vie du docteur Jivago. Cette scène est une scène clé dans l'ensemble de l'oeuvre, et c'est grâce à ce qui s'est joué dans cette entrevue que Iouri et Lara se retrouveront plus tard, à Ia bibliothèque de Iouratine, et entamerons leur adultère liaison.


3°) Une réflexion sur les limites du langage

L'on peut considérer cet extrait comme une réflexion sur le langage même et sur ses limites. Ceci est particulièrement manifeste en ce qui concerne le docteur Jivago que son langage va abuser et trahir. Ici, le langage dit à la fois ce que l'on veut dire et ce que l'on veut cacher mais que l'on ne peut s'empêcher de dire quand même. En effet, le docteur ne semble pas déterminé à avouer directement ses sentiments à Lara mais sa voix le trahit ; une première fois à la p.191 (l.96) : « Oui, il est vraiment fâcheux que nous ne nous soyons pas vus hier soir. Quelle inspiration j'avais ! (…) Non, sans plaisanterie, j'avais envie de dire mon mot » etc. et immédiatement après cette demi confidence, il demande à Lara de repasser et de ne pas faire attention à lui : l'on comprend qu'il tente de détourner la conversation car il sent qu'il en a un peu trop dit. Il s'abuse encore à la p.192 (l.150) : « Un tremblement inattendu de la voix trahit l'émotion naissante de Jivago. (…) Il s'embrouilla et oublia ce qu'il voulait dire. Après une courte et pénible pause il se remit à parler. Il s'élança tête baissée, il se mit à dire n'importe quoi ». Ici, Jivago est trahi et rattrapé par son langage, qui le piège et lui fait perdre ses moyens ; futilité et vanité du langage sont manifestes, et le docteur se cache derrière et tente de masquer son émotion naissante en disant « n'importe quoi ». De plus, le tremblement de sa voix est « inattendu », ce qui montre que Jivago n'avait pas l'intention de laisser paraître son émotion, mais que c'est le langage qui le trompe. Enfin, à la p.193, il se rend compte qu'il se trahit lui-même en parlant : « Ah ! Je me suis oublié. Pardonnez-moi, je vous en supplie. » reconnaît-il. Ainsi, il avoue lui-même son abus de langage et alors, ses gestes remplacent sa parole : « Il eut un geste irrité de la main (…) il se leva et alla vers la fenêtre. Il tourna le dos à la fenêtre, posa la jour sur sa main, s'accouda à l'appui (...) ». L'on voit alors que lorsque le langage en a trop dit et ne peut plus rien, les gestes viennent prendre le relais.


CONCLUSION

Le Docteur Jivago est composé d'accumulations de petits faits. La narration se situe dans notre extrait au niveau de Lara et de Jivago. On constate alors les répercussions de l'histoire sur ces personnages. L'effet du contexte historique sur eux est perceptible grâce aux parallélismes qui existent entre leur histoire et l'Histoire. Au niveau individuel, cette scène annonce la future relation amoureuse. Les difficultés de communication qui sont mises en avant par le dialogue traduisent les embarras que connaîtra ce couple illégitime, ainsi que les difficultés que rencontrent ces deux caractères vertueux à envisager un adultère.


                                                                                                         

Source: Travail d'Adéa Gobin-Gonzalez et Marine Faye - 17.03.2009 à 22h37 -

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