vendredi 6 mars 2009

Explication & questions: Les Pâques à New York

« Les Pâques à New York » (1912)

Explication de la dernière partie depuis « Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire… » (v. 92-115)

Problématique : montrer comment la forme inspirée de la poésie médiévale (la litanie en distiques) contraste avec l’évocation de la ville moderne et du malheur des hommes. Si Pâques est associé à la résurrection du Christ pour le salut de l’humanité, le poème de Cendrars s’achève sur le désespoir du poète. Mais il s’affirme en tant que créateur libéré de son ancienne foi. On distingue deux mouvements contrastés : 
Les six premiers distiques : aube à New York (violence futuriste)
Les cinq distiques et le monostiche final : la solitude et l’angoisse du poète.

1.Aube à New York : violence futuriste
Le froid de l’aube est comparé au suaire dans lequel le corps mort du Christ a été enveloppé. 
La lumière blafarde de l’aube éclaire les gratte-ciel comme des corps nus (cadavres ?). Ces deux comparaisons associent l’aube au froid et à la mort. Ce distique est rimé pour l’oreille (suaires, airs).
Le distique suivant est rythmé par une anaphore (« déjà ») qui souligne l’agitation matinale des travailleurs par opposition au décor froid qui précède. Le poème évoque le mouvement violent du monde moderne selon une esthétique futuriste. À la même époque des peintres futuristes italiens choisissaient pour thèmes le train, l’aviation, la vitesse d’une façon générale. Le bruit des trains est marqué par les trois verbes «  bondissent, grondent, défilent ».
Ici on a encore une rime pour l’oreille (ville/défilent).
Le tintamarre se poursuit au verset suivant : les métropolitains sont un moyen de transport nouveau en 1913. Les répétitions de sonorités (t, r) orchestrent le vacarme.
Les images de bruit assourdissant et de flammes font plutôt penser à l’enfer qu’à la Résurrection. Le bruit des sirènes des bateaux et des usines est rapproché du cri du tigre (« rauquent ») et aux huées d’une foule en colère. La violence est très forte. Ici les rimes (ées) sont conformes au code classique. 
À la différence des futuristes, Cendrars n’exalte pas la mécanique. S’il en montre la puissance, il en montre aussi les effets dévastateurs sur l’humanité. Ainsi la foule, « enfiévrée par les sueurs de l’or », a perdu la spiritualité des anciennes civilisations (russe et polonaise par exemple). Les « sueurs de l’or » sont l’inverse de la sueur du Christ portant la croix évoquée dans l’Évangile. Les hommes soumis au rythme infernal de la société industrielle souffrent dans leur corps et dans leur âme. La rime rapproche « l’or » convoité des « corridors » du métro ou de gratte-ciel qui prennent une dimension infernale.
L’analogie entre le soleil « trouble », se levant dans la brume, et la face du Christ « souillée par les crachats » met en valeur la dégradation de l’humanité et de la sainteté par la civilisation industrielle. Une assonance en /wa/ (toits/crachats) rapproche la ville moderne, enfumée et la « Face » du Christ souillée par une humanité avide et sans merci.

2.La solitude et l’angoisse du poète.
Le deuxième mouvement oppose au vacarme de la ville, à la foule anonyme, la solitude du poète. C’est lui qui vit la « passion » dans la ville hostile. Sa chambre est « nue comme un tombeau », son lit « froid comme un cercueil » : l’expérience de la nuit à New York ressemble à une traversée de la mort dans les expériences initiatiques. La solitude et la fièvre sont encore plus sensibles dans une vaste métropole. Il appelle, mais se heurte au silence de Dieu, à son absence ou au vide. Il se délivre des images chrétiennes pour atteindre la fière solitude de l’artiste.
Dans le délire dû à la fièvre, il a une sorte d’hallucination où il voit 100000 « toupies » qui deviennent des « femmes » puis de « violoncelles ». Le jeu, l’amour, la musique : non la technique de la ville.
Comme Villon, Cendrars fait le bilan de ses « heures en allées » (« allé s’en est » le temps de ma jeunesse, écrit Villon dans « Le Testament »). Le registre pourtant n’est pas ici celui de la plainte, il affirme plutôt au dernier vers sa liberté de poète.
Ces distiques ne sont pas rimés, comme si la souffrance devenait trop forte pour être exprimée selon une prosodie régulière. 
Le dernier vers est un monostiche, ce qui lui donne une grande résonance. Sans doute était-il important pour son auteur puisque c’est un des premiers essais d’écriture qu’il fit de la main gauche après son amputation. Cendrars, comme de nombreux soldats de la Grande Guerre, ne supportait plus la religion chrétienne dont le clergé bénissait les troupes envoyées à la mort d’un côté comme de l’autre…
Dans « Les Pâques », ce vers conclusif signifie déjà l’échec de toute allégeance chrétienne. C’est au poète à chanter la souffrance des hommes.

André Malraux a écrit que ce poème est « d’une beauté douloureuse et grave ». En effet, il montre les souffrances physiques et morales des victimes de la société industrielle à cette époque. Il grave en noir l’envers du « rêve américain ». Il propose une vision du monde à l’agonie. Cendrars, dans sa jeunesse, est en proie à un douloureux mal de vivre : « Je vis, j’existe, je vis parce que je souffre », écrit-il à son amie russe Hélène. 
Cendrars a repris la forme d’une litanie médiévale pour rendre plus sensible « le silence » de Dieu devant le malheur des hommes : le Mal est partout et le Christ, interpellé, reste impuissant. Mais l’écriture permet d’échapper à la violence, et celui qui ressuscite quand il sort de son « cercueil » et de son « tombeau », c’est le poète dans toute sa force créatrice.

Questions sur « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles »

1.Identifiez chacun des sept oncles en établissant une fiche sur sa « biographie ». Quelles sont les valeurs que chacun d’eux incarne ?
2.Final (depuis « Bien quoi / il n’y a plus de belles histoires ») : 
a.Formulez une problématique de lecture de ce texte. 
b.Indiquez les différents mouvements et donnez leur un titre. 
c.À qui le poète s’adresse-t-il successivement ? 
d.Commentez les contrastes entre la nature sauvage et les machines modernes.
e.Quelle conception du poète Cendrars suggère-il à la fin du texte ?

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Source:  Courrier électronique de Mme Camelin - 06.03.2009 à 19h18 -



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